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... reforme

  • De l’usage de la réforme en Histoire médiévale

    Marie DEJOUX, 27 mars 2018

    Marie DEJOUX

    Maître de conférences à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne


    Terme incantatoire brandi tour à tour par les gouvernants et leurs détracteurs, la « réforme » sature pour le meilleur et pour le pire le discours politique actuel. L’histoire même du Moyen Âge occidental fut longtemps narrée selon une trame « réformiste » : réforme carolingienne, réforme clunisienne, réforme grégorienne, réforme cabochienne, etc. Pour autant, le terme de « réforme » n’est que très rarement un objet de discussion, voire de recherche, alors même que nos usages historiens du terme vont généralement à contre-courant de la signification fondamentalement réactionnaire qu’il prenait au Moyen Âge. Comme Giles Constable l’a en effet démontré, reformare prenait, avant le XIIe siècle, un sens purement conservateur, celui de restauration, de rétablissement dans une forme considérée comme idéale car primitive, connotation que l’on retrouve bien dans l’expression classique de reformatio pacis, de restauration de la paix. Le XIIe siècle aurait ainsi marqué un premier tournant en ce que la reformatio se serait chargée d’un sens nouveau, progressiste, celui de changement en mieux, d’amélioration, avec l’apparition de l’expression reformare in melius. Giles Constable s’étant appuyé sur un nombre réduit de chartes, ses conclusions sont aujourd’hui remises en cause d’autant que si les médiévaux jugèrent bon d’accoler, parfois, au verbe reformare l’adverbe in melius, c’est justement qu’il fallait en préciser voire en inverser une signification essentiellement conservatrice. D’où la solution malicieuse, mais trop franco-centrée de Laurent Morelle, qui, partant du constat que la reformatio médiévale « portée par l’idée de "restauration" regarde volontiers en arrière », propose que « les médiévistes de langue française profit(ent) davantage de l’existence opportune des deux verbes siamois "réformer" et "reformer" ». Un fossé peut également exister entre lexique et pratique, certains acteurs de la reformatio ecclesiae se servant peut-être de cette expression conservatrice pour masquer la nouveauté de leurs entreprises. Si le sens à donner à la « réforme » pose donc problème pour le Moyen Âge, l’omniprésence du terme sous la plume des médiévistes cache également la rareté de son utilisation avant au moins le Moyen Âge central. De premiers comptages ont ainsi démontré que reformare et reformatio sont, contrairement à ce que l’on pouvait penser, très peu usités à l’époque carolingienne, rarement utilisés au XIe siècle et encore fort peu au XIIe siècle, d’autres lemmes comme correctio ou emendatio leur étant largement préférés (I. Rosé, J. Barrow, L. Morelle). Doit-on dès lors parler encore de « réforme carolingienne » après que la « renaissance carolingienne » a précisément été abandonnée par les hauts médiévistes pour des raisons de fidélité lexicale aux usages du temps ?
    Reformare apparaît sous la plume d’Ovide dans ses Métamorphoses (XI, 254) pour traduire metamorphoun et désigne, à partir de saint Paul, le principe d’être ré-formé, re-formé selon l’image du Christ. Il faudrait ensuite attendre le XIe siècle pour que la « réforme » commence d’être, très sporadiquement, utilisée pour désigner en contexte monastique des changements organisationnels et institutionnels et non plus individuels : la reformatio ordinis puis la reformatio ecclesiae. Un premier tournant décisif serait atteint sous Innocent III, comme l’indique le 12e canon de Latran IV qui fait entrer, selon Julia Barrow, la réforme dans le mainstream de la pensée catholique. Devenue selon elle un catchword avec le concile de Constance (1414-18), la reformatio serait bientôt délaissée au profit de la « restauration » à partir de la Réforme. Diffusé par une théocratie pontificale en cours de formalisation, le vocabulaire réformateur semble avoir été saisi à son tour par les pouvoirs laïcs dans un contexte similaire de genèse et de maturation étatiques. Dans le royaume de France par exemple, si l’administration alphonsine prétendit « réformer » dans les années 1250, c’est la lutte de Philippe le Bel contre le pape Boniface VIII qui fit de la reformatio l’un des principaux mots d’ordre politique jusqu’à, semble-t-il, le règne de Charles VI qui en marquerait l’apogée. C’est donc parce que le souverain pontife menaça Philippe le Bel de lui imposer à lui et à son royaume la réforme qu’ordonnances et enquêtes de réformation virent le jour. Avant cette date et hormis l’exception constituée par l’ordonnance de 1254, le roi de France était soucieux d’emendacio, de restitutioet parfois de correctio, idéaux qui s’incarnèrent sous le règne de Louis IX dans des enquêtes visant à réparer des abus, à restituer des biens mal acquis et non à réformer l’administration royale comme on l’a longtemps soutenu (Dejoux). Contrairement donc à ce qu’affirmait Raymond Cazelles dans un article qui fit école, la réformation n’est pas « une exigence de l’opinion depuis Saint Louis », son « siècle » étant avant tout celui de la restitutio des male ablata. Le monarque plantagenêt ne semble quant à lui guère se soucier de « réformer » son royaume, y compris dans la célèbre Magna Carta de 1215, avant que ses barons, ligués autour de Simon de Montfort dans les années 1258-1267, ne cherchent à lui imposer cet idéal. Le pape ne s’y trompe d’ailleurs pas, lui qui taxe la révolte baronniale d’agir sub pretextu reformandi statum ejusdem regni. On l’aura compris, l’émergence et le basculement du vocabulaire réformateur de la sphère ecclésiale au champ politique sont signifiants et mériteraient d’être identifiés. Car si l’empereur germanique « réformait » peut-être dès le XIIe siècle, qu’en était-il ailleurs, dans le reste du royaume de France et de l’Europe ?
    Une enquête lexicale de grande ampleur devrait donc être lancée pour tenter de dater l’apparition du lexique réformateur, d’en mesurer la diffusion face aux autres lemmes concurremment utilisés et partant, d’en comprendre le sens précis et les contextes favorables à la revendication d’un tel mot d’ordre. De plus, la charge politique potentiellement explosive de la « réforme » au Moyen Âge – souvent revendiquée lors de révoltes ou de conflits de souveraineté – étant totalement diluée par nos emplois contemporains, il faudrait également réfléchir aux usages historiens de cette notion. Que veut-on dire exactement quand on présente une époque, un règne ou un acteur comme « réformateurs » ? Prôner le vent du changement à la manière de nos dirigeants actuels ? Montrer qu’il existait des périodes « lumineuses » et progressistes dans les longs dark ages médiévaux ? Une histoire des usages de la reformatio au Moyen Âge reste à écrire.


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  • Bibliographie

    Marie DEJOUX, 27 mars 2018

    De l’usage de la réforme

    - Autour de Lanfranc (1010-2010). Réforme et réformateurs dans l’Europe du Nord-Ouest (XIe-XIIe siècles), J. Barrow Julia, F. Delivré Fabrice et V. Gazeau dir., Caen, Presses Universitaires de Caen, 2015.
    - BARROW Julia, « The ideas and application of reform », dans The Cambridge History of Christianity, vol. III, 600-1100, Smith, J.M.H., Noble T. dir., Cambridge, CUP, 2008, p. 345-362.
    - CAZELLES Raymond, « Une exigence de l’opinion depuis Saint Louis : la réformation du royaume », Annuaire-bulletin de la Société de l’Histoire de France, années 1962-1963, 1964, p. 91-99
    - CONSTABLE Giles, The reformation of the twelfth century, Cambridge Massachussets, CUP, 1996.
    - CONTAMINE Philippe, « Le vocabulaire politique en France à la fin du Moyen Âge : l’idée de réformation », dans État et Église dans la genèse de l’État moderne, J.-P. Genet et B. Vincent dir., Madrid, Casa de Velasquez, 1986, p. 145-156.
    - DEJOUX Marie, Les enquêtes de Saint Louis, gouverner et sauver son âme, Paris, Puf, 2014.


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