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  • De l’usage de l’écriture de l’histoire au Moyen Âge

    Pierre COURROUX, 5 mars 2018

    Pierre COURROUX

    Post-Doc à l’université de Southampton


    Il exista, durant la période médiévale, bien des manières d’écrire l’histoire et aucune école historique. Pourtant, lorsqu’un scribe médiéval se lançait dans la rédaction d’une œuvre historique, il n’agissait pas en novateur et n’était pas libre de toute contrainte. Souvent compilateur, imitateur ou continuateur, il se percevait comme un nain juché sur les épaules de géants, selon la célèbre formule de Bernard de Chartres. Quand bien même il n’entrait pas dans les catégories que nous venons de mentionner, il ne pouvait faire fi des auctoritates qui existaient en la matière. La principale était bien sûr la Bible, qui contenait elle-même de nombreux livres historiques et fournissait un modèle et de la matière aux historiens médiévaux. Venaient ensuite quelques illustres auteurs et penseurs de l’Antiquité, aussi bien païens (Cicéron, Salluste, Virgile) que chrétiens (Eusèbe de Césarée, Jérôme, Augustin).
    _ Les modèles étaient cependant suffisamment variés pour donner naissance à une grande variété de « genres » historiques au Moyen Âge : annales, biographies, généalogies, chroniques universelles, dynastiques, etc. Ces catégories semblent préférables à une répartition plus arbitraire entre annales, chroniques et histoires. Certes, cette tripartition existe dans certaines sources médiévales, mais Bernard Guenée, qui l’a bien mise en lumière, expliquait que si l’on cerne aisément la spécificité des annales, la frontière entre l’historia centrée sur l’explication des événements et la chronica, attentive surtout à la datation, ne tient plus après le XIIe siècle. On la retrouve bien de manière isolée chez quelques auteurs, dont Froissart qui affirme dans son prologue faire une histoire plutôt qu’une chronique, mais tous ses contemporains nommèrent son œuvre les Chroniques. Ce mot de chronica/chronique semble s’être imposé à partir du XIIIe siècle pour définir tout récit narratif ayant une prétention historique, depuis les Grandes chroniques de France jusqu’à l’Apollonius de Tyr, que nous classerions aujourd’hui comme un roman. Cela ne marque en rien le triomphe d’une histoire centrée sur la chronologie, bien au contraire ; la formule « histoire et chronique » est très fréquente à la fin du Moyen Âge, marquant la confusion des genres. Nous utiliserons donc le mot de chronique pour définir tout récit historique médiéval, bien que le mot ne prenne ce sens que tardivement.
    _ Les chroniques pouvaient être en prose ou en vers. C’est sous forme versifiée que les langues vernaculaires produisirent bien souvent leurs premiers textes historiques (à l’exception notable de la Chronique anglo-saxonne). Si les premiers auteurs écrivant en prose insistèrent sur la force de vérité de leur langage, il n’était pas évident que les vers soient nécessairement menteurs. Dans l’Heimskringla, chronique des rois de Norvège écrite au XIIIe siècle, Snorri Sturluson cite les vers des scaldes anciens comme des preuves pleines d’autorité dans son récit. Même en langue latine, le choix du vers pouvait soutenir un certain style historique, comme chez Dudon de Saint-Quentin, qui alterne passages en prose et en vers dans son histoire des premiers ducs de Normandie. Jusqu’au XVe siècle, on continua d’écrire – de manière marginale, mais constante – des chroniques rimées sur tous les sujets.
    _ Les historiens médiévaux ont eu en général mauvaise presse depuis cinq siècles ; leurs défenseurs, depuis Montaigne jusqu’à Walter Scott et Alexandre Dumas, ont souligné la vivacité de leur récit mais l’ont associée à une certaine forme de naïveté. Force est de constater que les chroniques médiévales ne sont pas les récits les plus fiables ni leurs auteurs les plus fins observateurs des temps anciens. Mais cela ne peut être imputé à une quelconque naïveté ou ignorance. Les travaux fondateurs de Bernard Guenée ont montré que les chroniqueurs médiévaux étaient aussi soucieux que nous en matière d’érudition et qu’ils déployaient un véritable art dans l’écriture de leurs chroniques. Art, car l’archéologie ou la diplomatique sont balbutiantes ou inexistantes jusqu’au XVe siècle. Art, car il aurait paru saugrenu à un médiéval de considérer l’histoire comme une scientia, la seule véritable science étant à cette époque la théologie.
    _ L’histoire avait certes de nombreux lien avec la connaissance de Dieu, surtout aux Ve-XIIe siècles, lorsque les moines et les évêques eurent un quasi-monopole sur l’écriture historique en Occident (l’Église conserva jusqu’à la fin du Moyen Âge ce rôle moteur dans certaines zones comme la Russie). L’histoire était alors celle de la marche de l’homme vers son Salut et la volonté de Dieu se reflétait derrière les péripéties des royaumes et empires. Cette vision de l’histoire ne cessa jamais d’exister (Bossuet en est un bon exemple au XVIIe siècle), mais elle fut moins présente lorsque les écrivains de cour ou des villes devinrent les principaux chroniqueurs. Certes bons chrétiens, ceux-ci étaient plus attirés par le bruit des batailles et les dorures de la chevalerie que par la perspective du Salut lorsqu’ils racontaient les péripéties de leurs temps. Froissart, pourtant chanoine, ne livre pas dans ses prologues de réflexion sur le Salut de l’homme mais sur l’état de la chevalerie. Le triomphe de l’humanisme, en revigorant les modèles antiques, ne fit que couronner cette relative « sécularisation » de l’histoire.
    _ Quand bien même elle était écrite dans une optique religieuse, l’histoire tenait non de la théologie, mais de la littérature. Elle était une matière et non une discipline – le Moyen Âge ne produisit d’ailleurs aucun traité épistémologique sur l’écriture de l’histoire. Cette matière première, malléable pour le chroniqueur, servait à un divertissement sérieux (selon la formule de Nancy Partner). Historia magistra vitae – l’histoire est maîtresse de vie –, disaient les Distiques de Caton, très connus à cette époque. Pour permettre à l’histoire de livrer tout son sens moral, les chroniqueurs médiévaux n’hésitaient pas à la manipuler, véritables forgerons de leur œuvre et non naïfs reporters comme on l’a longtemps cru. Depuis un demi-siècle et le linguistic turn, les historiens se sont intéressés aux procédés de fabrication de la vérité. Dans divers domaines géographiques et à diverses époques, ils ont montré que selon leurs visées, les chroniqueurs médiévaux triaient leur matière et modifiaient parfois les événements sans scrupules. Il ne s’agit pas de falsification, mais d’un usage différent de l’imagination historique. Là où l’historien moderne comble les vides en utilisant l’hypothèse et en montrant ses doutes (Paul Ricœur, Temps et Récit), l’historien médiéval invente de manière vraisemblable, sans distinguer l’invention et l’interprétation des faits établis. L’étude de ces mécanismes d’invention et leur réception a poussé à réhabiliter plus d’un chroniqueur autrefois jugé inutile par la critique historique.


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  • Bibliographie

    Pierre COURROUX, 5 mars 2018

    De l’usage de l’écriture de l’histoire au Moyen Âge

    - AURELL, Jaume, « Rethinking historical genres in the twenty-first century », Rethinking History 19-2 (2015), p. 145–157.
    - FLEISCHMANN, Suzan, « On the representation of History and Fiction in the Middle Ages » History and Theory, 23 (1983), p. 278-310.
    - GUENÉE, Bernard, Histoire et culture historique dans l’Occident médiéval, Paris, Aubier-Montaigne, 1980.
    - GUENÉE, Bernard, « Histoires, annales, chroniques. Essai sur les genres historiques au Moyen Âge », Annales. Économies, Sociétés, Civilisations, 28-4 (1973), p. 997-1016.
    - PARTNER, Nancy F., Serious Entertainments : the Writing of History in Twelfth-Century England, Chicago, University of Chicago Press, 1977.
    - RICŒUR, Paul, Temps et Récit, Paris, Seuil, 1983-1985, 3 vol.


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