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... prisons médiévales

  • De l’usage des prisons médiévales en Histoire médiévale

    Julie CLAUSTRE

    Maître de conférences à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne


    Dans l’étude des prisons plus encore que dans celle d’autres réalités médiévales, l’érudition du XIXe siècle a initié autant de découvertes que de falsifications. Si des documents importants ont alors été mis au jour et édités, c’est au même moment que l’imagerie d’une justice arbitraire et d’oubliettes mortifères s’est imposée. Le résultat en est que qui veut dénoncer les conditions de vie actuelles des prisonniers les dit « moyenageuses » ou « dignes du Moyen Âge ». Du point de vue de l’histoire culturelle, cette tradition d’étude des prisons médiévales est comme le versant inquiétant du médiévalisme. Elle voisine avec deux mouvements caractéristiques du milieu du XIXe siècle : l’imaginaire des bas-fonds et, plus généralement, le goût de l’histoire urbaine. Du point de vue de l’histoire sociale, elle revêt un rôle essentiel de justification d’un ordre socio-légal nouveau, issu du bouleversement constitué par la promotion de la peine de prison dans le Code pénal de 1791. Elle se déploie en même temps que le système pénitentiaire qui, en France, se traduit par un semis national de vastes concentrations carcérales – on compte plus de 2 000 détenus dans la seule centrale de Clairvaux au milieu du XIXe siècle (plus du double que dans les plus grandes prisons françaises actuelles). Aussi l’histoire des prisons anciennes produite entre les années 1830 et le tournant du XXe siècle est-elle soit un récit qui met en scène le progrès judiciaire qu’aurait permis le Code pénal en soulignant la dureté du régime carcéral médiéval, soit le récit de l’adoucissement des peines au fil des évolutions du droit pénal antérieures au Code. Prise en charge notamment par des serviteurs de l’État comme Charles Desmaze, elle est d’emblée dominée par des juristes.
    Cette approche juridique, étroitement liée au devenir de la pénalité contemporaine, est restée hégémonique durant une bonne partie du XXe siècle. Elle exerce son influence jusque sur les travaux historiques qui se sont développés dans le dernier quart du XXe siècle. Marquée par les jalons importants que sont les articles de Roger Grand et d’Annik Porteau-Bitker, elle s’articule autour de l’idée d’une distinction des « fonctions » de la prison : préventive, coercitive, pénale. Les grandes synthèses d’histoire des prisons, publiées en France (Histoire des galères, bagnes et prisons) et en Angleterre (The Oxford History of the Prison) dans les années 1990, en retiennent deux autres choses : la subsidiarité de la prison dans l’arsenal pénal médiéval, l’importance du droit canonique et spécifiquement de l’Inquisition dans la promotion d’une pénalité carcérale. Le Surveiller et punir de Michel Foucault s’inscrit à sa manière dans cette tendance à restreindre le discours historique à une généalogie du pénitentiaire.
    Les historiens de la justice médiévale, tout en s’employant à rectifier les confusions nées de la fortune du livre de Foucault, ne se sont guère écartés de ce prisme, hérité du XIXe siècle, qui consiste à étudier l’emprisonnement à la seule aune du pénal. En dépit de ce poids du pénal dans l’historiographie des prisons médiévales, il est remarquable que celle-ci a peu interrogé la notion même de peine, pourtant bien floue : s’agit-il de compenser, de venger, de guérir, de réinsérer, de dissuader, d’empêcher de nuire… ? « Qu’entend-on par « punir » ? », tel est paradoxalement l’impensé de la plupart des travaux consacrés aux prisons.
    L’histoire des prisons médiévales devrait cibler non le pénal, mais l’enfermement, l’expérience physique et mentale de la captivité, la manière dont elle est racontée, ses traductions dans l’espace, les populations qui y sont soumises, celles qui l’exercent et y participent, les buts qu’elle sert, les objectifs et valeurs qui y sont associés. Il s’agirait de faire non l’histoire du discours de légitimation du carcéral contemporain (quand, pourquoi, comment naît et se développe la peine de prison ?), mais celle de l’enfermement (quand, pourquoi, comment, où, qui enferme-t-on ?). Le pénal ne serait alors qu’une des justifications possibles de l’enfermement, au même titre que le soin (enfermement hospitalier) et la louange de Dieu (enfermement monastique).
    Faire l’histoire des prisons médiévales oblige ainsi à marquer deux écarts par rapport à la tradition d’étude héritée du XIXe siècle : d’une part à rapprocher les prisons médiévales des autres formes médiévales d’enfermement, d’autre part à les différencier nettement des prisons actuelles. Certes, le lexique tend à rapprocher réalités médiévales et réalités contemporaines (prisio, prisionarius, prison, prisonnier…) et à distinguer radicalement enfermements à caractère pénal et à caractère religieux (cloître, claustrum…). Mais, aussi scandaleuse que puisse paraître la comparaison de deux objets « totalement disparates moralement » selon les mots de Howard S. Becker, l’analogie entre prisons médiévales et cloîtres a été posée dès le Moyen Âge, bien avant de l’être par des sociologues, historiens et philosophes, par des religieux et religieuses qui éprouvaient les rigueurs de la claustration et par des prisonniers qui transfiguraient leur réclusion en pénitence. Les hésitations d’un Michel Foucault, qui a esquissé le rapprochement entre prisons et monastères dans Surveiller et punir (p. 168, 175, 282) et l’a récusé dans le cours au Collège de France de 1972-1973 sur La société punitive (p. 87-88), sont emblématiques de la difficulté persistante à étudier ces dispositifs d’enfermement à distance du discours moral par lequel une société les justifie. La focalisation sur les pratiques de contention, les dispositifs spatiaux et leurs implications pour les personnes et les groupes évite de réduire ces lieux à la valence que le discours dominant d’une société leur attribue.
    Il est plus facile de recenser ce qui sépare prison médiévale et prison actuelle. Ainsi les termes de prisio et « prison » ne désignaient-ils pas seulement un espace destiné à l’enfermement, mais ils se référaient d’abord à la prise, au geste par lequel un homme mettait la main sur un autre homme, ou, plus rarement, sur une femme. Deux régimes principaux d’emprisonnement coexistaient donc : l’incarcération dans un local destiné à cet effet et désigné par les termes de carcer, geola, prisio, chartre, geôle, prison... ; et la « prison ouverte », « vive prison », « faible prison », mais aussi l’ostagium, c’est-à-dire une mise aux arrêts, une assignation à résidence dans une zone définie par le juge, éventuellement sous caution. Si le mot « prison » pouvait désigner un lieu de détention, il y avait peu de bâtiments ad hoc au Moyen Âge – les Stinche de Florence font figure d’exception –, et en revanche une multiplicité de lieux de détention aménagés dans des bâtiments à vocation militaire et défensive, forteresses, châteaux, portes ou tours d’enceintes, châtelets… Mais la prison n’était souvent, en particulier au village, qu’une pièce de la maison de celui que le seigneur désignait comme son geôlier, voire une simple étable. Les durées de détention attestées par les registres d’écrous ou les comptes de justices sont le plus souvent très brèves, n’excédant pas quelques jours, même si les cas de détention de plusieurs années ne manquent pas, en particulier dans les chroniques. La geôle était considérée comme un symbole de seigneurie, un attribut de haute justice, et elle était souvent gérée à l’instar d’un élément domanial, par l’affermage. L’arrestation ne résultait pas toujours, loin de là, d’une décision de justice, une part significative des emprisonnements étant réalisés à la seule demande des sujets, comme les emprisonnements pour dette. Plus largement, les fonctions (préventive, coercitive, pénale) de l’emprisonnement habituellement distinguées par le droit restent difficiles à démêler dans les documents médiévaux. Ce ne sont là que quelques-uns des caractères spécifiques des prisons médiévales qui obligent à les considérer dans les rapports qu’elles entretenaient avec les sociétés médiévales et non dans une relation génétique avec l’« ombre du monde » qui est le nôtre (D. Fassin).

    Julie CLAUSTRE, 8 juin 2015
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  • Bibliographie

    De l’usage des prisons médiévales

    - CHIFFOLEAU Jacques, Les justices du pape. Délinquance et criminalité dans la région d’Avignon au XIVe siècle, Paris, Publications de la Sorbonne, 1984.
    - GAUVARD Claude, « De grace especial ». Crime, état et société en France à la fin du Moyen Age, Paris, Publications de la Sorbonne, 1991.
    - GIVEN James B., Inquisition and Medieval Society. Power, Discipline and Resistance in Languedoc, Ithaca et Londres, Cornell University Press, 1997.
    - CLAUSTRE Julie, Dans les geôles du roi. L’emprisonnement pour dette à la fin du Moyen Âge, Paris, Publications de la Sorbonne, 2007.
    - GELTNER Guy, The Medieval Prison : A Social History, Princeton-Woodstock, Princeton University Press, 2008.
    - Enfermements. Le cloître et la prison (VIe-XVIIIe siècle), sous la direction d’Isabelle Heullant-Donat, Julie Claustre et Élisabeth Lusset, Paris, Publications de la Sorbonne, 2011 (voir le site : http://enfermements.fr/)

    Julie CLAUSTRE, 8 juin 2015
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