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  • De l’usage de l’espace en Histoire médiévale

    Hélène NOIZET

    (Maître de conférences de l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne)


    Chez les médiévistes français ayant des préoccupations d’ordre spatial, au moins quatre approches différentes peuvent être distinguées. Elles privilégient successivement l’espace comme territoire, comme espace symbolique, comme dimension consubstantielle du social ou encore comme espace concret. Ces grands types d’usages peuvent correspondre à des moments historiographiques forts (les Annales, la Nouvelle histoire, et la pragmatique), mais peuvent aussi se trouver, tout ou partie, chez un même auteur.

    Le premier usage de l’espace est d’ordre institutionnel et marqué par la Modernité, cette posture intellectuelle héritée de la révolution du XVIIe siècle portée par Galilée, Descartes, Newton, ayant permis à la science d’émerger et fondée sur la dichotomie objet/sujet, autrement dite nature/culture, et qui fonde encore à l’heure actuelle « l’inconscient scientifique » de la majorité des chercheurs. Cet usage privilégie la seule dimension territoriale de l’espace. Depuis le début du XXe siècle, l’école de géographie historique en est le meilleur exemple : elle considère les espaces comme des cadres prédéfinis se succédant sans discontinuité majeure dans lesquels s’inscrit l’histoire des sociétés (cité, paroisse, seigneurie, diocèse, département). La définition de ces territoires, autrement dits espaces-cadres, était directement liée à la construction de l’État-nation français et au besoin ressenti de fournir une fresque épique à sa géographie (cf. L’identité de la France de Fernand Braudel, dont le titre révèle à lui seul la primauté accordée au territoire national). L’école des Annales – notamment la génération triomphante des années 1950-1970 – qui accordait a priori une place importante à l’espace n’a pas modifié la donne, d’autant plus qu’elle avait alors l’ambition de ce qu’il faut bien appeler un totalitarisme intellectuel : l’histoire comme discipline-mère de toute les sciences humaines et sociales, dominant notamment la géographie, et surtout la sociologie, l’anthropologie et l’ethnologie alors en pleine ascension. En réalité, les trois temps braudéliens aboutissent à la construction de trois récits déconnectés, l’espace étant relégué dans la catégorie du temps long quasiment immuable, empêchant ainsi de mettre l’accent sur la dynamique des formes spatiales. Cet usage à tout territorialiser, c’est-à-dire à définir tout espace comme une surface nettement délimitée et qui détermine un dedans/dehors exclusif. Pourtant dès l’origine (Marc Bloch), et encore plus aujourd’hui (Alain Guerreau, Gérard Chouquer), il a existé un doute sur le bien-fondé de la réduction des espaces à des territoires.

    Avec le moment historiographique de la Nouvelle histoire, depuis la fin des années 1970, l’espace a été également considéré, non plus comme un donné « brut », naturel ou neutre, mais comme une représentation, au même titre que de nombreux nouveaux objets auxquels s’ouvrait la discipline (le corps, la déviance, la sexualité). Une question nouvelle est apparue, celle de l’appropriation de l’espace, analysée à l’aune de la capacité des sociétés à construire des spatialités symboliques. Ces dernières sont devenues un thème majeur des historiens médiévistes, avec de nouveaux objets tels que les lieux et espaces sacralisés et sanctifiés (André Vauchez), les espaces ecclésiologiques (Dominique Iogna-Prat, Michel Lauwers, Didier Méhu), comme affirmation du pouvoir ici-bas de l’Église qui prend corps et « descend » sur les hommes, et tels que les itinéraires processionnels comme affirmation du pouvoir du Prince ou de la Communauté dans la Cité (Patrick Boucheron, Élodie Lecuppre-Desjardins, Olivier Richard). Ces objets spatiaux sont finalisés par les historiens comme des constructions idéelles, dont la force sur les sociétés médiévales réside dans leur domination symbolique (Pierre Bourdieu), notamment par leur capacité à signifier des structures sociales larges par le biais des figures de la métonymie ou de la synecdoque. Cette approche se nourrit de diverses postures intellectuelles, post-moderne, relativiste et constructiviste.

    Tout en restant essentiellement dans le registre des représentations, un autre usage de l’espace par les historiens médiévistes français insiste sur l’espace comme dimension essentielle du social, véritablement consubstantielle du social. Cette question de la spatialisation du social a pris corps dans des concepts importants tels que l’incastellamento (Pierre Toubert), l’encellullement (Robert Fossier), ou encore l’inecclesiamento (Michel Lauwers). Il s’agit de montrer que des changements émergent dans les représentations des hommes du Moyen Âge. Toutes mettent en avant l’idée de rupture, de changement dans le rapport des hommes à l’espace, avec l’émergence d’un processus d’attachement des hommes aux lieux, le plus souvent en lien avec la puissance d’une autorité seigneuriale ou ecclésiastique qui s’affirme. La spatialisation des discours, et des catégories et des identités sociales, telle celle de « l’’habitant » (Joseph Morsel), est en effet très nette dans les sources écrites, avec des chronologies variables concentrées sur le Moyen Âge central, entre le XIe et XIIIe siècles. Ces paradigmes sont utiles à condition de ne pas leur donner trop de place et de ne pas ranger sous leurs bannières tous les objets spatiaux (et notamment les objets archéologiques et planimétriques). Ainsi, l’archéologie a démenti l’apparition de l’architecture castrale chronologiquement corrélée à l’évolution des discours (Riccardo Francovitch), tandis que des analyses morphologiques sérieuses manquent pour établir une réorganisation des terroirs au moment de l’incastellamento. La nouvelle conception spatialisée de la société ne doit pas être confondue avec la réalité spatiale de la société, qui a toujours existé indépendamment de la représentation que les sociétés ont d’elles-mêmes.

    Enfin, un usage plus concret de l’espace ordinaire des sociétés médiévales émerge actuellement chez certains historiens. Souhaitant intégrer les dimensions physiques et sociales des espaces pratiqués par les acteurs, un petit nombre études prennent en compte d’autres types d’objets spatiaux que ceux issus des seules sources écrites, à savoir la morphologie concrète (archéologique) et planimétrique (voierie, parcellaire, bâti) de l’espace (dans une certaine mesure Étienne Hubert, et plus particulièrement Chloé Deligne, Cédric Lavigne, Sandrine Robert et moi-même). La concrétude de l’espace et la trivialité des formes matérielles (écoulements, chemins, égouts, fossés, réseaux et trames parcellaires, relations voie/parcelles/bâti) est mise en valeur, non pas dans le sens d’un retour au déterminisme géographique, mais avec la volonté de dépasser la modernité instaurant la dichotomie nature/culture. Il s’agit de montrer la profonde imbrication du physique et du social dans les réalités socio-spatiales. Cette approche privilégiant les matérialités spatiales aboutit à s’affranchir de certaines catégorisations chronologiques (nos « quatre vieilles » de l’enseignement de l’histoire en France : histoire ancienne, médiévale, moderne et contemporaine, et des sous-catégories chronologiques qui en dépendent). Il s’agit de travailler sur le long terme et de mettre en valeur des modalités spatio-temporelles propres à ces objets spatiaux archéologiques et planimétriques.

    Hélène NOIZET, 18 janvier 2012 | 18 janvier 2009
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  • Bibliographie

    De l’usage de l’espace en Histoire médiévale

    - Construction de l’espace au Moyen Age : pratiques et représentations, XXXVIIe Congrès de la SHMES (Mulhouse, 2-4 juin 2006), Paris, Publications de la Sorbonne, 2007.
    - CHOUQUER Gérard, Traité d’archéogéographie. La crise des récits géohistoriques, Paris, Errance, 2008.
    - Les territoires du médiéviste, Benoît Cursente et Mireille Mousnier dir., Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2005.
    - DOSSE François, L’histoire en miettes. Des Annales à la « nouvelle histoire », Paris, La découverte, 1987 (rééd. poche 1997).
    - GUERREAU Alain, L’avenir d’un passé incertain. Quelle histoire du Moyen Âge au XXIe siècle ?, Paris, Le Seuil, 2001.
    - Les formes de l’expérience. Une autre histoire sociale, Bernard Lepetit dir., Paris, Albin Michel, 1995 (L’évolution de l’humanité).

    Hélène NOIZET, 23 janvier 2012 | 18 janvier 2009
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