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  • De l’usage de la magie en Histoire médiévale

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    Julien VERONESE

    (Maître de conférences de l’Université d’Orléans)


    La magie a longtemps été conçue au pis comme une forme dégradée de la religion ou de la science, au mieux comme un « système bien articulé » mais somme toute en retrait dans l’ordre de la rationalité (C. Lévi-Strauss). Le lexique et la notion de magie servent aujourd’hui par convention aux médiévistes à qualifier un domaine du savoir d’expression latine aux frontières aussi larges que mobiles, notamment aux XIIe-XVe siècles. En effet, d’une part, les sources qui peuvent s’y rapporter sont diverses et ne relèvent ni du domaine purement scientifique incarné par le quadrivium, ni du discours strictement théologique ; d’autre part, les lettrés et les intellectuels du Moyen Âge ont porté un regard différencié sur ces sources, ainsi que sur un certain nombre de phénomènes aux causes mystérieuses. Si la magie peut être considérée par l’historien comme « ce qui est […] susceptible de produire, à l’aide d’un certain nombre de rites, de procédés occultes et d’artifices techniques, des phénomènes jugés comme extraordinaires en fonction de l’état des croyances religieuses et des connaissances de la nature, dans un milieu donné et à une époque donnée » (J.-P. Boudet), la notion, mal attestée dans la lexicologie médiévale, est pour les clercs de la fin du Moyen Âge l’objet de débats. Lynn Thorndike en a en son temps posé les principaux jalons, avant de nourrir un important courant historiographique, particulièrement fécond depuis les années 1980. Alors qu’un nombre considérable de traditions textuelles issues des mondes arabe, grec et juif pénètrent par le jeu des traductions en Occident à partir des premières décennies du XIIe siècle et que de manière générale l’irruption de la science gréco-arabe contribue à redéfinir les concepts de nature et de savoir scientifique, le paradigme augustinien et isidorien du magicien (magus ou plus souvent nigromanticus à compter du XIIe s.) tenant des « superstitions » et adepte d’un pacte mortel avec les démons grâce auquel il peut produire des effets dans le monde se trouve ponctuellement et partiellement mis en cause.

    Certains textes et/ou leurs traducteurs en effet, aux XIIe et XIIIe siècles, assimilent une partie des nouveaux savoirs (artes magice), et notamment ceux concernant les talismans, à des scientiae susceptibles de dévoiler les arcanes de la nature et d’être l’objet d’une théorisation systématique (comme dans le De radiis d’al-Kind ?). À leur suite, au XIIIe siècle, se sont engouffrés dans la brèche des philosophes de la nature et des théologiens, qui, tout en rejetant comme démoniaque une large partie des nouvelles traditions, se sont évertués à sauver celles qui, en apparence (par un jeu d’épuration de certains textes), se fondaient sur une causalité strictement naturelle (notamment par le jeu des influences astrales sur la matière) et sortaient du champ surnaturel et théologique englobant. C’est ainsi que l’auteur du Speculum astronomie (v. 1260), longtemps identifié à Albert le Grand, forgea la notion d’« image astrologique », autrement dit de talisman à l’efficacité exclusivement naturelle, pour légitimer la place dans la typologie des savoirs licites en chrétienté d’une partie de ce que les historiens appellent communément la « magie astrale » (D. Pingree ; N. Weill-Parot). Un autre champ de réflexion sur les limites entre nature et surnature concerne au même moment l’incantatio magique (car productrice d’un effet), à laquelle certains (Roger Bacon par exemple) attribuent, par divers principes de justification, une vertu d’ordre physique (B. Delaurenti). Domaines « magiques » et « scientifiques » ont donc des frontières mouvantes et floues, et peuvent soit être complémentaires, soit entrer en concurrence.

    La plupart des textes nouvellement introduits visent néanmoins explicitement à produire des effets dans le monde sublunaire par l’intermédiaire d’entités spirituelles qui sont convoquées par le « magicien » (les textes utilisent les termes artifex, exorcizator, ou plus simplement magister), soit à l’aide d’artifices (talismans), soit à l’aide de rites mélangeant actes et paroles, dans tous les cas par l’usage de signes. L’incompatibilité ou le jeu avec la norme religieuse motive, dans la lignée d’Augustin, le rejet constant des théologiens, notamment pour ce qui concerne les textes de « magie rituelle » ou « cérémonielle » (ceux pour lesquels les impératifs astrologiques sont secondaires et les rites fondés sur l’usage de signes performatifs prégnants), massivement attribués à Salomon. Si les textes de « nigromancie » fonctionnent bien par la conjuration des démons (R. Kieckhefer), ils consistent moins, comme le voudraient les gardiens de la foi, à nouer un pacte avec les esprits malins qu’à capter la toute-puissance de Dieu et la sacralité de l’Église (sacrements, rituels d’exorcisme, liturgie) pour soumettre des démons qui du reste, conformément à une conception néoplatonicienne contraire à la démonologie scolastique, ne sont pas forcément mauvais. Quant aux textes de « théurgie » comme l’Ars notoria (J. Véronèse), ils professent une destinativité exclusivement angélique et une causalité de type sacramentel. Si ces traditions, au vu de leur origine et des réécritures dont elles sont l’objet dans le monde latin, relèvent bien souvent d’une forme de bricolage peu cohérent et peuvent être perçues comme l’expression d’une concurrence au monopole institutionnel du sacré que possède l’Église, ils définissent aussi, de manière moins polémique, au sein du christianisme, un espace original de dévotion reposant sur la dialectique don/contre-don. Celui que les théologiens appellent « nigromancien » et qui est qualifié d’hérétique à partir du pontificat de Jean XXII est à la lecture des textes un chrétien d’élite répondant à un idéal d’inspiration monastique et bénéficiant, en plus du salut, de grâces particulières ici-bas. L’emploi du terme de « magie » est donc utile pour qualifier avec clarté des genres textuels (surtout depuis que le terme n’a plus pour les historiens de connotation péjorative), mais il rend compte de manière imparfaite du positionnement que se donnent la plupart d’entre eux. De même que la frontière entre science et magie fait difficulté en cette fin du Moyen Âge, celle entre magie et religion est peu opérante. Cette partition de Marcel Mauss s’applique mal à la réalité médiévale.

    Focalisés sur les débats doctrinaux et/ou l’histoire des textes dans une perspective d’histoire intellectuelle pure et/ou culturelle plus large, les spécialistes ne négligent pas non plus la dimension sociologique du sujet : qui copie, lit, voire pratique (le passage de la curiosité à la pratique véritable est problématique) ces diverses formes de « magie » ? Au concept de clerical underground forgé par R. Kieckhefer (1989) pour qualifier le milieu dans lequel se recruterait une majorité d’adeptes de la « nigromancie » — en gros des clercs marginalisés ou en rupture de ban qui profitent de leur ordination pour s’arroger une forme de « pouvoir informel » sur le monde des hommes et des esprits (image donnée par les sources historiographiques) —, répond aujourd’hui, par l’étude des manuscrits et des inventaires de bibliothèques médiévales, une image plus contrastée : en effet, les élites universitaires, cléricales et même laïques apparaissent largement concernées, comme on le constate par exemple en Europe centrale aux XIVe et XVe siècles (B. Láng). Les artes magice ont suscité l’intérêt d’une frange non négligeable de l’élite lettrée, ce qui rend mieux compte en définitive de l’importance et du retentissement des débats doctrinaux qui leur sont liés.

    Julien VERONESE, 18 janvier 2012
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  • Bibliographie

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    De l’usage de la magie en Histoire médiévale

    - BOUDET Jean-Patrice, Entre science et nigromance. Astrologie, divination et magie dans l’Occident medieval (XIIe-XVe siècle), Paris, Publications de la Sorbonne, 2006.
    - DELAURENTI Béatrice, La puissance des mots « Virtus verborum ». Débats doctrinaux sur le pouvoir des incantations au Moyen Âge, Paris, Cerf, 2007.
    - KIECKHEFER Richard, Forbidden Rites. A Necromancer’s Manual of the Fifteenth Century, University Park, Pennsylvania, Penn State University Press, 1997.
    - THORNDIKE Lynn, A History of Magic and Experimental Science, New York, 1923-1958, 8 vol.
    - VÉRONÈSE Julien, L’Ars notoria au Moyen Âge. Introduction et édition critique, Florence, Sismel-ed. del Galluzzo, 2007.
    - WEILL-PAROT Nicolas, Les « images astrologiques » au Moyen Âge et à la Renaissance. Spéculations intellectuelles et pratiques magiques (XIIe-XVe siècle), Paris, Honoré Champion, 2002.

    Julien VERONESE, 23 janvier 2012
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