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... diglossie

  • De l’usage de la diglossie en Histoire médiévale

    Benoît GRÉVIN

    (Chargé de recherche - CNRS, Laboratoire de Médiévistique Occidentale de Paris)


    Le concept de diglossie a été popularisé par Charles Ferguson en 1959. Il utilise ce terme de sociolinguistique pour décrire l’utilisation concurrente dans une société de deux langues en fonction d’une polarisation fonctionnelle. La variété « haute », apprise par l’enseignement, prestigieuse et normée, est réservée à la communication écrite et à la communication orale la plus solennelle (enseignement ex cathedra, discours politiques…), c’est-à-dire à la communication formelle. La variété « basse », apprise dans le cadre familial, est utilisée dans la communication quotidienne et les contextes informels (langage de la famille, de la rue, du marché…), et n’est pas ou peu écrite. La modélisation initiale du concept suppose d’une part que les deux langues soient génétiquement liées, la variété « haute » étant la matrice, archaïque, de la variété « basse » ; d’autre part que les deux variétés ne soient pas mutuellement compréhensibles. Le concept repose sur l’analyse d’exemples contemporains (arabes dialectaux/arabe classique ; schwitzerdütch/allemand standard ; créole haïtien/français ; grec démotique/katharévoussa). Il a été étendu dès son origine au Moyen Âge (latin/langues romanes ; arabe classique/naissance des dialectes arabes), et modifié au fil des décennies pour décrire des situations analogues mais non réductibles au schéma fergusonien, comme la superposition fonctionnelle de deux langues sans rapport génétique direct (par exemple haut allemand/latin au Moyen Âge central).
    Le débat autour de l’application de la diglossie à l’histoire linguistique du Moyen Âge est un bon exemple des problèmes posés par l’importation des concepts sociolinguistiques en histoire médiévale. Le modèle est d’une grande efficacité pour décrire sommairement la situation linguistique qui prévaut pendant une grande partie du Moyen Âge dans la Romania (l’ensemble des terres de parler roman), voire dans l’ensemble de l’Occident latin, où se conjuguent la pratique à l’écrit et dans des occasions orales solennelles du latin, longtemps en situation de monopole total ou de quasi-monopole de la fonction écrite, et la pratique informelle de langues vernaculaires (les langues « vulgaires », pour reprendre la terminologie médiévale courante) d’abord confinées dans l’oralité. La notion est en particulier d’un grand secours pour décrire l’articulation entre le prestige symbolique du latin, sa relativement faible diffusion dans l’ensemble du corps social, et la relation asymétrique qu’il entretient avec les « vulgaires ». L’application du modèle diglossique à la description d’un certain nombre de systèmes de communication médiévaux et de leur évolution a toutefois été pesamment attaquée par la sociolinguistique historique depuis une vingtaine d’années, et ce pour plusieurs raisons.
    - Il ne rendrait pas compte de l’évolution qui caractérise la Romania pendant la majeure partie du haut Moyen Âge (Ve-VIIIe/IXe siècle), quand le continuum linguistique (c’est-à-dire l’intercompréhension minimale) entre le latin et les variétés proto-romanes n’est pas encore rompu. On ne pourrait parler de diglossie entre le proto-français et le latin de la Gaule mérovingienne du VIIe siècle, puisqu’il s’agirait de deux variétés différenciées d’une même langue.
    - Il peine à décrire la situation linguistique complexe qui est celle d’une bonne partie des sociétés médiévales. Les systèmes de communication documentés dans l’Angleterre du XIIe siècle (latin/anglais/français/langues celtes) ou à la cour carolingienne (latin/roman proto-français/francique germanique) ne se réduisent pas à un modèle diglossique, pour ne pas parler de superpositions plus complexes (Sicile arabo-gréco-latine des rois normands). Le concept de polyglossie ou plurilinguisme semble plus adapté à la description de ces situations.
    - Enfin, la diglossie ne rend guère la complexité des interactions de détail entre les deux ou plusieurs variétés linguistiques qui structurent les champs sociolinguistiques aux différentes époques du Moyen Âge. Les deux pôles décrits par Ferguson sont en partie inopérants pour l’analyse de la documentation, dans la mesure où l’interaction constante entre variétés haute et basse dans la communication linguistique provoque la création récurrente à l’écrit de formes mixtes. Le latin de chancellerie mérovingien ou les diplômes catalans du Xe siècle sont analysables aussi bien comme du proto-roman dissimulé sous une graphie latine que comme un latin évolué. Au bas Moyen Âge, nombre d’écritures de compte ou d’administration présentent un faciès linguistique hybride, mi-latin mi-roman (comptes de peinture du palais d’Avignon au XIVe siècle, sicilien de chancellerie alternant sous-périodes latines et romanes au XVe siècle). De même, la résistible ascension des langues vulgaires dans le domaine de l’écrit, depuis les premiers essais de notation du haut allemand et du vieil anglais au haut Moyen Âge jusqu’à la promotion graduelle des langues romanes au XIIIe-XVe siècle, montre la nécessité d’affiner l’analyse pour rendre compte dans le détail des processus d’interaction qui sous-tendent les systèmes de communication médiévaux. La dynamique triangulaire qui se met en place entre dialectes locaux, élaborations courtoises prestigieuses de langues vulgaires et latin aux derniers siècles du bas Moyen âge (dialectes/volgar illustre/latin en Italie ; dialectes/français du roi/latin en France) n’est pas réductible à un modèle bipolaire. D’où la nécessité de recourir à des concepts alternatifs (créolisation ; code-switching…) pour décrire en détail ces sous-systèmes.
    La persistance ou le regain du recours à la diglossie dans l’analyse des dynamiques sociolinguistiques médiévales montre toutefois que la notion conserve une grande force d’attraction, un demi-siècle après sa diffusion initiale. Son succès et ses limites s’expliquent en fait par sa pertinence d’ensemble et son impertinence de détail. Les sociétés médiévales sont bien tendanciellement diglossiques, dans la mesure où elles valorisent l’utilisation à l’écrit de langues sacralisées héritées (le latin pour l’Occident chrétien ; le grec classique pour le monde byzantin…) coupées de la pratique maternelle, et chargées d’une valeur normative et symbolique maximale, en tant qu’elles sont porteuses des textes sacrés ou classiques au fondement de leur légitimation idéologique. La relation entre ces langues, cultivées par une élite, et les parlers pratiqués par l’ensemble de la population, est idéologiquement asymétrique, et cette asymétrie est acceptée comme un fait normal. Le modèle diglossique garde donc sa pertinence pour appréhender « schématiquement » la relation entre les variétés linguistiques les plus prestigieuses, et les plus dépréciées, et pour en mesurer le poids idéologique. Il doit être constamment écarté ou réinterprété pour décrire le détail de la communication linguistique, que ce soit dans ses évolutions générales (dissociation progressive du latin et des langues romanes entre 500 et 900 ; écriture et promotion progressive des langues vulgaires entre 1100 et 1500), ou dans ses descriptions de détail (polyglossie/plurilinguisme et multiplication des interactions linguistiques, à l’écrit comme à l’oral). Une notion dialectique, donc, à utiliser impérativement en première approche des dynamiques sociolinguistiques médiévales, mais à relativiser ou à réinterpréter au profit de modèles moins schématiques dans l’analyse sociolinguistique, idéologique, philologique de détail.

    Benoît GREVIN, 18 janvier 2012 | 12 mars 2010
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  • Bibliographie

    De l’usage de la diglossie

    - FERGUSON Charles, « Diglossia », Word, 15, 1959, p. 325-340.
    - BANNIARD Michel, Viva voce. Communication écrite et communication orale du IVe au IXe siècle en Occident latin, Paris, 1992.
    - LODGE Anthony R., Le français. Histoire d’un dialecte devenu langue, Paris,1997.
    - GRÉVIN Benoît, « La résistible ascension des vulgaires. Contacts entre latins et langues vulgaires au bas Moyen Âge ; Problèmes pour l’historien », dossier spécial des Mélanges de l’École Française de Rome Moyen Âge, 117/2, 2005.
    - Zwischen Babel und Pfingsten. Sprachdifferenzen und Gesprächsverständigung in der Vormoderne (8.-16. Jh.) [Entre Babel et Pentecôte. Différences linguistiques et communication orale avant la modernité (VIIIe-XVIe siècle)], Peter von Moos éd., Wien, 2008.

    Benoît GREVIN, 28 juin 2016 | 12 mars 2010
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