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... méthode régressive

  • De l’usage de la méthode régressive en Histoire médiévale

    Samuel LETURCQ

    (Maître de conférences à l’Université de Tours - François Rabelais)


    Le mot « régressivité », auquel se rapporte l’expression « méthode régressive » (on rencontre aussi, mais très rarement, les expressions « récurrence » et « méthode récurrente »), désigne dans les études historiques une méthode qui consiste à aborder un objet d’étude en utilisant un principe comparatiste entre plusieurs états de cet objet à des époques différentes, en partant de la phase la plus récente pour accéder à la plus ancienne. Cette procédure est fondée sur le postulat qu’une situation tardive conserve des traces interprétables des dynamiques passées. Dans la pratique, un médiéviste utilisant la méthode régressive exploite, par exemple, une documentation moderne et/ou contemporaine pour éclairer une situation médiévale. Cette technique, étonnante a priori puisqu’elle revendique l’utilisation volontairement anachronique de sources d’époques différentes, suppose une filiation entre les différentes étapes de construction de l’objet étudié ; c’est cette filiation qui autorise la comparaison des états récents et anciens de cette construction, et l’utilisation de sources tardives pour étudier une situation plus reculée. Les médiévistes recourent à cette méthode pour pallier la rareté et la relative obscurité de leurs sources, en cherchant à extraire d’une documentation récente et abondante des données permettant d’éclairer la situation qu’ils étudient. Il s’agit donc, pour reprendre les termes de Marc Bloch, de « lire l’histoire à rebours », ou encore d’« aller du mieux au moins bien connu » (Bloch, 1931, p. XII).

    Cette méthode comporte deux risques de dérive, contre lesquels il convient de se prémunir par l’utilisation de procédures rigoureuses : l’anachronisme et le fixisme. Il est en effet aisé de sombrer dans l’anachronisme en plaquant des données récentes sur un état plus ancien. Il est aussi facile, en focalisant son attention sur la filiation des états récents et reculés, de considérer l’objet étudié dans un continuum qui infère des permanences trompeuses. Pour éviter ces écueils, il convient en premier lieu de s’assurer que l’objet d’étude est le même entre l’état récent et l’état ancien. Par exemple, dans le cas d’une recherche portant sur le paysage ou sur les pratiques agraires, il est impératif de porter une attention particulière à l’unité de lieu de l’étude, afin d’éviter d’amalgamer des données et des situations issues de lieux différents, et de créer de ce fait un objet fictif résultant d’une accumulation de données sans réelle cohérence. De même, dans le cas des recherches menées sur les dynamiques de peuplement, il est essentiel de prendre en considération la mobilité des toponymes pour éviter d’inférer automatiquement de la continuité d’utilisation d’un toponyme la permanence d’un habitat. Il est encore impératif d’établir des jalons chronologiques dans la procédure régressive, c’est-à-dire des étapes intermédiaires qui doivent permettre de qualifier correctement les éléments de filiation entre les différentes phases de la régressivité. Par exemple, l’utilisation de plans et de photographies aériennes pour retrouver la structuration du paysage médiéval réclame une analyse soigneuse des dynamiques parcellaires (Chouquer, 2000). Les « sauts de puce hardis » (Coste, 1988, p. 242) sont donc à proscrire, pour préférer « suivre en sens inverse la ligne des temps, attentifs toujours à tâter du doigt des irrégularités et les variations de la courbe et sans vouloir – comme on l’a fait trop souvent – passer d’un bond du XVIIIe siècle à la pierre polie » (Bloch, 1931, p. XIV).

    Le danger et les difficultés de l’utilisation de la méthode régressive inspirent souvent chez les historiens la méfiance. Chez les archéologues, les réticences sont moindres, sans doute parce que les principes de la fouille (commencer par fouiller les unités stratigraphiques récentes pour étudier les unités stratigraphiques anciennes) font appel à une démarche régressive. La régressivité a été abondamment utilisée dans le domaine des études rurales pour retracer les dynamiques de l’occupation du sol : peuplement, structures agraires, paysages, toponymie (excellente mise au point dans Abbé, 2005). La validité de cette méthode pour la reconstruction du paysage et du peuplement anciens est posée dès le milieu du XVIIIe siècle. C’est en Allemagne, dans le cadre d’une interrogation sur les fondements de la nation allemande, que se cristallise dans le courant du XIXe siècle un courant d’études historiques (Siedlungsgeschichte) qui fonde ses travaux sur la méthode régressive, et notamment l’utilisation de plans anciens (Karl Lamprecht, August Meitzen). En Angleterre, la méthode régressive est mise en œuvre dès la fin du XIXe siècle pour étudier la formation des campagnes (Frederic Seebohm, Howard Gray…) ; la régressivité est aussi au cœur des travaux de la Settlement archaeology et de la Field archaeology, très active dans les Îles britanniques dès le début du XXe siècle, qui expérimentent notamment le recours à la photographie aérienne dès les années 1920-1930 (Crawford). Marc Bloch, fortement influencé par l’historiographie britannique et, dans une moindre mesure, allemande, fut en France le promoteur ardent de la méthode régressive, concevant l’histoire dans une approche totale, émancipée des découpages chronologiques académiques et sclérosants ; dans ses nombreux écrits, il préconise le recours complémentaire à une documentation moderne (plans terriers, terriers, coutumes d’Ancien Régime, recueils d’usages locaux, enquêtes et mémoires des intendants, écrits des agronomes physiocrates…) pour approfondir l’étude des campagnes médiévales. En dépit de cet encouragement, les historiens médiévistes français (à l’exception des travaux sur la vie rurale en Bourgogne d’André Déléage, 1941) n’ont guère été convaincus par cette leçon, se détournant résolument des sources modernes et contemporaines ; les plans anciens et les photographies aériennes, lorsqu’ils furent utilisés, le furent souvent à titre exclusivement illustratif. La régressivité fut toutefois utilisée dans les recherches portant sur la toponymie et la construction des paysages (reconnaissance des opérations de centuriation antique dans le parcellaire récent, voir par exemple, Études rurales, 2003/3-4, n°167-168). Depuis les années 1980, et surtout 1990, la régressivité connaît en France un renouveau grâce à une réflexion critique sur la méthode. Ce renouveau touche les recherches menées sur la toponymie (Zadora-Rio, 2001), les paysages (Chouquer, 2000), l’occupation du sol sur le temps long et les processus de territorialisation à l’époque médiévale (Leturcq, 2004).

    Samuel LETURCQ, 19 janvier 2012
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  • Bibliographie

    De l’usage de la méthode régressive

    - ABBE, Jean-Loup, « Le paysage peut-il être lu à rebours ? Le paysage agraire médiéval et la méthode régressive », dans Les territoires du médiéviste, Benoît Cursente und Mireille Mousnier éd., Rennes, 2005, p. 383-399.
    - BLOCH, Marc, Les caractères originaux de l’histoire rurale française, Paris 1955 (1re éd. 1931).
    - CHOUQUER, Gérard, L’étude des paysages. Essais sur leur forme et leur histoire, Paris, 2000.
    - COSTE, Jean, « La méthode régressive », dans Structures de l’habitat et occupation du sol dans les pays méditerranéens : les méthodes et l’apport de l’archéologie extensive, Ghislaine Noyé éd., Rome-Madrid, 1988, p. 241-246.
    - LETURCQ, Samuel, Un village, la terre et ses hommes. Toury en Beauce, XIIe-XVIIIe siècle, Paris, 2004.
    - ZADORA-RIO, Élisabeth, « Archéologie et toponymie : le divorce », Les petits cahiers d’Anatole, 8 (2001) (online : http://citeres.univ-tours.fr/doc/lat/pecada/F2_8.pdf).

    Samuel LETURCQ, 4 mars 2013 | 19 janvier 2012
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