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... lexiques médiolatins

  • De l’usage des lexiques médiolatins (sous-genre "Derivationes") en Histoire médiévale

    Benoît GRÉVIN

    (Chargé de recherche - CNRS, Laboratoire de Médiévistique Occidentale de Paris)


    Utiliser les instruments lexicaux latins créés par les clercs du bas Moyen Âge pour leur propre usage apporte-t-il quelque chose à l’historien médiéviste ? A priori, l’étude des grands lexiques créés au XIIe-XIIIe siècle (Derivationes d’Osberne de Gloucester, Elementarium de Papias, Catholicon de Johannes Balbus, Derivationes d’Uguccione de Pise…) semble l’affaire des spécialistes de lexicologie, au mieux de littérature médiolatine. Quant à l’historien qui cherche le sens d’un terme latin dans n’importe quel texte du XIIe-XVe siècle, il paraît plus logique de le renvoyer à une consultation combinée des dictionnaires de latin classique (dans l’espace francophone, le Nouveau Gaffiot inclut désormais un nombre important de termes de latin chrétien) et des nombreux dictionnaires de latin médiéval en cours d’élaboration ou d’achèvement sur les traces de leur vénérable ancêtre du Grand Siècle, le Glossarium Mediae et infimae latinitatis de Du Cange. Instruments d’enseignement destinés à améliorer les connaissances de leurs utilisateurs, les lexiques latins du bas Moyen Âge ont en effet une tendance fâcheuse à enregistrer et commenter en priorité les termes du latin classique et postclassique, au détriment des termes propres à la latinité médiévale qui sont souvent des latinisations de vocables issus des langues vulgaires (par exemple « saisina » latinisation du terme juridique « saisine » fréquemment employé dans le latin du XIVe siècle en espace francophone). Ce purisme, qui a des équivalents dans la lexicologie arabe médiévale, s’explique par une volonté de délimiter les contours idéaux d’une langue haute et normée que l’on apprend, à l’école par opposition aux usages foisonnants des langues vulgaires.
    Le médiéviste aura donc tendance à trouver dans ces lexiques des définitions de termes qu’il peut déjà trouver dans les dictionnaires de latin classique. Les hapax, vulgarismes, et autres curiosités du latin médiéval, en particulier des formes latines utilisées dans des registres d’écriture pragmatique, devront souvent être analysés à partir d’autres outils. Or ce sont ces formes « déviantes » qui forment la difficulté majeure de compréhension de la partie la plus importante de la documentation latine du bas Moyen Âge.
    Plusieurs raisons plaident pourtant pour une consultation raisonnée de ces lexiques, ou tout au moins de certains d’entre eux, dans l’analyse non seulement linguistique ou littéraire, mais encore proprement historique, des textes rédigés en latin à la fin du Moyen Âge (XIIe-XVe siècle), et tout particulièrement de la production normative, juridique et politique. Les lexiques de la fin du XIIe et du XIIIe siècle voient en effet le jour lors de la mutation des conditions d’enseignement et de production du savoir et du discours qui accompagnent la naissance de l’État pré-moderne. Ils photographient en quelque sorte une tentative de rationalisation du langage qui correspond à l’avènement de nouveaux régimes de communication : sermo modernus (prédication) ; ars dictaminis (communication épistolaire et latin de chancellerie) ; latin scolastique universitaire. Même si leur contenu reste conditionné par l’héritage classique et postclassique (les Étymologies d’Isidore de Séville), ils ne sont pas sans rapport avec ces évolutions. Par ailleurs, certains d’entre eux sont organisés en fonction d’une pensée par « nuages lexicaux » qui démultiplie les possibilités de les utiliser comme instruments d’analyse sémantique.
    C’est notamment le cas du plus célèbre d’entre eux, les Derivationes d’Uguccione de Pise. Ce « traité lexical » (E. Cecchini, Derivationes I, intro. p. XXV) fut composé dans les dernières décennies du XIIe siècle par un grammairien italien dont l’identification avec le décrétiste Uguccio a été remise en question. L’œuvre connut une immense fortune jusqu’au XVe siècle, comme l’attestent les deux cents manuscrits survivants, aussi bien que les innombrables annotations marginales de copistes invoquant son autorité pour expliquer tel ou tel terme. De même qu’Osberne de Gloucester (actif dans la première moitié du XIIe siècle), Uguccione a construit ses Derivationes selon un principe d’analyse sémantique fort en vogue au XIIe siècle. Les entrées lexicales n’y sont pas organisées par unités isolées, mais par regroupements de termes supposés dériver d’une même racine. On trouve ainsi seulement 429 entrées à la lettre A, mais les plus vastes d’entre elles analysent des dizaines de termes en fonction d’une proximité formelle et sémantique (que ne corrobore pas toujours la linguistique moderne). L’entrée Aveo (désirer) comprend ainsi cinquante quatre termes aussi variés qu’avidus (avare) avunculus (oncle), avis (oiseau), augur (augure), augustus, tous présentés comme les dérivations d’une même racine.
    La logique de dérivation de ces cascades lexicales est soigneusement présentée dans chacune de ces entrées, parce qu’elle se trouve au cœur des théories linguistiques à l’origine de cette organisation. Elles tentent dans le sillage des spéculations grammaticales d’alors de ramener l’ensemble du langage à quelques termes-clés. La conséquence en est une structuration lexicale « en étoile » qui permet non seulement de réfléchir à la signification d’un terme, mais encore d’appréhender l’idée que les clercs usagers de ces outils entre 1200 et 1500 se faisaient de nombre de relations inter-lexicales. Savoir de clercs et pour des clercs, sans incidence pratique ? Pour se convaincre du contraire, il suffit de penser à l’effet de clarification que la consultation du lexique apporte aux innombrables jeux étymologiques alors pratiqués dans le champ du langage de l’autorité par les clercs (Maria = mare amarum, etc.). Les centaines de réseaux lexicaux des Derivationes s’avèrent ainsi autant d’instruments pour dépasser le simplisme d’une analyse lexicale trop hâtive, en retrouvant certaines des logiques de combinaison « étymologiques » (au sens médiéval du terme… celui de ces dérivations) qui forment une bonne partie de la pensée et de l’art d’écrire (latin) du bas Moyen Âge.
    On utilisera donc avec profit l’édition critique encore récente (2004) des Derivationes d’Uguccione, conçue pour faciliter l’aller-retour entre les termes isolés (catalogués dans un premier volume-index) et la structure en réseaux des entrées du dictionnaire. Une consultation régulière permettra à la fois d’approfondir l’analyse de termes-clés des idéologies du Moyen Âge finissant, dont certains sont passés en concepts de la médiévistique (ecclesia, dominium, potestas, etc.), de comprendre les rapports subtils entre des termes voisins, à la fois reliés par les clercs médiévaux et néanmoins différenciés (actor/auctor), de mesurer quelle partie du vocabulaire classique, biblique (notamment d’origine hébraïque) ou autre est entrée dans ce patrimoine lexical commun, enfin de méditer, ce qui n’est pas moins important, sur des absences qui n’indiquent pas nécessairement que tel concept ou terme pratique n’avait pas d’importance pour les clercs du XIIe-XIIIe siècle (on cherchera ainsi en vain feudus- fief). Les choix d’Uguccione dépendaient largement des pesanteurs d’une culture latine traditionnelle, imprégnée de la notion d’autorité. Ils invitent à relativiser notre foi dans la complétude des dictionnaires, passés, présents et futurs.

    Benoît GREVIN, 1er octobre 2012 | 2 février 2012
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  • Bibliographie

    De l’usage des lexiques médiolatins (sous-genre Derivationes)

    - UGUCCIONE DE PISE, Derivationes, t. I-II, Enzo Cecchini e di Guido Arbizzoni, Settimio Lanciotti, Giorgio Nonni, Maria Grazia Sassi, Alba Tontini éd., Florence, 2004 (Edizione nazionale dei testi mediolatini, 11).
    - DU CANGE-FABRE, Glossarium mediae et infimae Latinitatis[...], Niort, 1883-1887 (rééd. Anastatique Graz, 1954, en ligne sur le site de l’École des chartes (http://ducange.enc.sorbonne.fr).
    - L’étymologie, de l’antiquité à la Renaissance, Claude Buridant éd., Arras, Presses Universitaires du Septentrion, 1998 (Lexique, 14).
    - Les manuscrits des lexiques et glossaires de l’Antiquité tardive à la fin du Moyen Âge. Actes du Colloque international organisé par le « Ettore Majorana Centre for Scientific Culture » (Erice, 23-30 septembre 1994), Jacqueline Hamesse éd., Louvain-la-Neuve, 1996 (Textes et études du Moyen Âge, 4).
    - RIESSNER C., Die Magnae Derivationes des Uguccione da Pisa und ihre Bedeutung für die romanische Philologie, Rome, Edizioni di storia e letteratura, 1965.

    Benoît GREVIN, 2 février 2012
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