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... mozarabe

  • De l’usage du vocable « mozarabe » en Histoire médiévale

    Cyrille AILLET

    (Maître de Conférences, Université Lyon 2 – CIHAM (UMR 5648))


    À l’article « mozarabe », le Petit Robert 2012 nous plonge dans l’imaginaire romantique sur l’Espagne, cet espace qui fit longtemps figure de finisterre exotique de l’Histoire médiévale, marqué du sceau de la différence par son passé islamique : « Au temps de l’occupation arabe en Espagne, Espagnol chrétien qui, devant allégeance à un chef maure, avait en échange le droit de pratiquer sa religion ». Communément, on nomme ainsi des populations chrétiennes en territoire islamique (al-Andalus) après la conquête, bénéficiant du statut de protection (dhimma) accordé aux non-musulmans, à titre collectif et non sur la base d’une sujétion individuelle. La situation de ces dhimmis chrétiens est l’exact inverse de celle – plus tardive – des « mudéjars », musulmans placés sous la protection des royaumes chrétiens. Il n’aura échappé à personne que le dictionnaire est imprégné d’une vision idéologique qui, en réalité, a occupé une place centrale dans l’historiographie espagnole jusqu’aux années 1980. Les « mozarabes » y incarnent une forme de soumission temporaire, involontaire, du peuple « espagnol » à ce qui est vu comme une « occupation » étrangère. La première rubrique se trouve néanmoins complétée ainsi : « Art mozarabe. Art chrétien d’Espagne (influencé par l’art musulman) pendant l’occupation arabe ». Adjectivé, notre vocable se trouve associé à la diffusion de signifiants culturels islamiques au sein même des sociétés chrétiennes nord-péninsulaires. Le terme même provient d’ailleurs de l’arabe et désigne des individus « arabisés ». Tout l’intérêt de la question « mozarabe » réside donc dans l’identification des limites du groupe désigné, et dans la détermination des interactions dont il est le vecteur supposé.
    L’appellation surgit tardivement, en 1024, mais de manière contemporaine au phénomène qu’elle décrit. C’est dans une charte de la cathédrale de León qu’apparaît pour la première fois la nécessité de distinguer de la population chrétienne locale un groupe de trois tisserands venus d’al-Andalus et installés par les soins du roi sur les terres d’une villa proche de la capitale. Jusque-là, la documentation septentrionale appellait hispani les immigrés venus du sud, du nom de l’Hispania wisigothique, référence matricielle pour l’ensemble des sociétés nord-ibériques, mais dont on reconnaissait ainsi qu’elle était pour l’essentiel aux mains du pouvoir islamique. La nécessité de forger un vocable neuf (muzaraves en latin) répond pour une part à une situation de conflit, car un procès oppose ces trois individus à un monastère qui revendique leurs terres. L’émergence d’une nouvelle rubrique – « chrétiens arabisés » – au sein du paysage social témoigne aussi d’un changement d’horizon plus profond : affirmation des Églises du nord face à ces coreligionnaires « captifs » des « Sarrasins », appropriation du modèle de l’Hispania dont la monarchie castillo-léonaise se voulait l’héritière légitime, affirmation de la latinité des sociétés du nord que la diffusion de la réforme grégorienne allait bientôt amplifier. La prise de Tolède par Alphonse VI en 1085 accélère ce glissement symbolique et apporte une caution juridique à l’existence d’une entité « mozarabe », qui se caractérise avant tout par la conservation de son droit (le forum iudicum wisigothique), de sa liturgie (le rite ibérique pré-grégorien, qui prendra le nom de « mozarabe » à la fin du Moyen Âge), et par l’usage courant de la langue arabe (notamment dans la documentation notariale jusqu’à l’orée du XIVe siècle). D’autres villes, conquises sur l’Islam à partir de la seconde moitié du XIe siècle, semblent avoir abrité de telles communautés, composées probablement de populations locales et d’immigrés arrivés d’al-Andalus : Huesca, Coimbra, Saragosse, Tudèle... Dans ces villes, toutefois, le mozarabisme ne tarda pas à se fondre – sans grandes tensions, si ce n’est à Coimbra – dans un paysage local de plus en plus marqué au XIIe siècle par la prédominance du référent culturel et linguistique latin. Seule Tolède, siège du plus puissant mouvement de translation arabo-latin, centre actif de propagande et de lutte contre les dynasties berbères, conserva durablement ses « mozarabes ». Après l’extinction de la pratique de l’arabe au XIVe siècle, des notables continuèrent – jusqu’à nos jours – à afficher leur appartenance aux lignages « mozarabes ». Le terme devint cependant synonyme d’adhésion à la liturgie pré-grégorienne, ressuscitée par le cardinal Cisneros en 1500, et d’appartenance à l’élite des « Vieux chrétiens , supposée pure de tout contact avec l’Islam.
    Le mozarabisme cristallise donc, dans l’imaginaire des sociétés ibériques, l’interrogation sur les possibles intersections entre Christianisme et Islam, latinité et arabité. Dès les XIIe-XIIIe siècles, deux pôles d’interprétation opposés se mettent en place : dignes héritiers des Wisigoths, fossilisés dans la résistance à l’Islam (ce sera la thèse magistralement défendue par Francisco Javier Simonet), ou « Mixti Arabes » (selon l’expression de l’archevêque de Tolède Rodrigo Ximénez de Rada) profondément arabisés et acculturés au contact de l’Islam. La première de ces lectures explique que l’on désigne comme « mozarabes » une série de phénomènes imperméables à toute influence arabo-islamique, en particulier la liturgie. L’étymologie du vocable « mozarabe » permet d’écarter ces usages impropres : éclos hors contexte islamique, il n’en provient pas moins de l’arabe musta`rab (arabisé). La forme grammaticale choisie est passive, comme pour signifier un processus d’acculturation imposé par les circonstances. La forme active musta`rib est attestée dans les sources orientales pour qualifier, selon le lexicographe Ibn Manzûr (m. 1311), des « populations non-arabes qui firent leur entrée parmi les Arabes, se mirent à parler leur langue et imitèrent leur apparence ». Sous cette bannière, les généalogistes rangent aussi bien Ismaël, abandonné par son père Abraham à La Mecque selon la vulgate islamique, que les Ghassânides chrétiens des marges steppiques de Syrie. Par contre, les sources arabes n’appliquent pas ces qualificatifs aux dhimmis de l’empire. Il est donc probable que la transfusion du premier de ces termes dans le lexique léonais se soit effectuée à l’initiative de ces mêmes chrétiens méridionaux, dont la langue usuelle était l’arabe depuis plus d’un siècle, mais dont les références identitaires étaient toujours celles d’une latinité néo-wisigothique partagée par l’essentiel des sociétés ibériques chrétiennes.
    Latins arabisés, les « mozarabes » ont été porteurs et transmetteurs de connaissances empruntées au Dâr al-Islâm, comme nos trois artisans tiraceros, spécialistes des techniques de tissage (tirâz) andalouses. Pour autant, la notion d’« art mozarabe » s’avère problématique, car les greffes sélectives de culture islamique qui s’opérèrent dans les sociétés nord-ibériques ne peuvent s’expliquer par cette seule médiation. De plus, la focalisation sur les minorités exogènes fait obstacle à une véritable compréhension des mécanismes, des modalités et des échelles d’emprunt.

    Cyrille AILLET, 14 février 2012
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  • Bibliographie

    De l’usage du vocable « mozarabe »

    - AILLET Cyrille, Les Mozarabes. Islamisation, arabisation et christianisme en péninsule Ibérique (IXe - XIIe siècle), Madrid, 2010 (Bibliothèque de la Casa de Velázquez, 45).
    - SIMONET Francisco Javier, Historia de los mozárabes en España : deducida de los mejores y más auténti¬cos testimonios de los escritores cristianos y árabes (Madrid, Viuda é hijos de M. Tello, 1897-1903), Amsterdam, Oriental Press, 1967 (4 vol.).
    - URVOY Dominique, « Les aspects symboliques du vocable “mozarabe”. Essai de réinterprétation », Studia Islamica, 78 (1993), pp. 117-153.

    Cyrille AILLET, 1er octobre 2012 | 14 février 2012
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