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... vincent de beauvais

  • De l’usage de Vincent de Beauvais en Histoire médiévale

    Monique PAULMIER-FOUCART (Ingénieur de recherche honoraire)
    et Benoît GRÉVIN (Chargé de recherche - CNRS, Laboratoire de Médiévistique Occidentale de Paris)


    Cinq siècles après les Étymologies d’Isidore de Séville, six cents ans avant l’Encyclopédie, le Speculum maius du dominicain Vincent de Beauvais est déjà une tentative « de rassembler les connaissances éparses sur la surface de la terre, d’en exposer le système aux hommes avec qui nous vivons et de les transmettre aux hommes qui viendront après nous » (Diderot, 1751). La comparaison est-elle valide au-delà de la définition d’un projet encyclopédique ? L’interprétation traditionnelle de l’œuvre oppose à l’ouverture des Lumières le conservatisme de ce Grand Miroir du monde (c. 1230-1250), partant son inefficacité comme outil pour explorer le dynamisme de la pensée médiévale. Le Speculum maius ferait la synthèse d’un savoir dépassé au moment même où il se constitue. N’y a-t-il pas là erreur ?
    Il s’agit certes pour les Dominicains, commanditaires de l’œuvre, de contrôler une ouverture aux savoirs nouveaux des sciences aristotélicienne et arabe déferlant sur l’Occident latin depuis le XIIe siècle, dans la logique du programme de l’Ordre : « celui qui, en apprenant, devient un puits de science peut ensuite être une source quand il exhorte autrui » (Humbert de Romans, Expositio regulae beati Augustini, c. 143). Il faut donc constituer un « livre de livres » qui rende compte de tous les savoirs du monde. D’abord au bénéfice des lectores-professeurs des studia dominicains : tous les frères ne sont pas des maîtres universitaires comme Albert le Grand, Thomas d’Aquin, Robert Kilwardby ; tous sont prédicateurs, en charge des progrès de l’humanité selon le plan divin. La mise en chantier du Speculum maius sert d’abord cette volonté de constituer un ensemble assuré et mis à jour de toutes les connaissances nécessaires à la conduite de la société. On a beaucoup dit que l’œuvre est une commande royale, due aux liens entre Louis IX et Vincent de Beauvais. Cependant, le projet et son évolution sont à l’initiative de l’Ordre.
    Trois millions et demi de mots… Pour constituer ce livre-bibliothèque, il a fallu annoter, abréger, choisir, organiser la matière récoltée dans les bibliothèques, pour fournir un Speculum maius en deux (pars naturalis/ pars historialis, c. 1244) puis trois parties (c. 1250) :
    - Speculum naturale en XXXII livres ;
    - Speculum doctrinale (inachevé) en XVII livres ;
    - Speculum historiale en XXXI livres.
    Chaque livre est divisé en une centaine de chapitres au titre descriptif, chaque chapitre constitué par une ou plusieurs citations, identifiées par des références au titre d’œuvre et à l’auteur ; dans cette immense compilation, les interventions de Vincent de Beauvais sont mises sous le nom d’Actor.
    Son ampleur et son organisation - ordinatio - ont fait le succès de l’ouvrage. Sans surprise, il est construit sur une conception augustinienne du temps : le Speculum maius est une histoire sans commencement ni fin, qui va de Dieu avant le temps, de la création en six jours, continuée par l’œuvre de la nature (Speculum naturale), jusqu’à la fin des temps, en pivotant autour de la faute originelle et des moyens accordés à l’homme pour pallier le paradis perdu, par la connaissance des arts et sciences (Speculum doctrinale) ; vient ensuite l’écoulement du temps, facta et gesta, de l’homme en marche vers son salut (Speculum historiale).
    Héritage antique, patristique, apports médiévaux, particulièrement de la première scolastique : est ainsi dessinée une archéologie du savoir accessible vers 1250. La comparaison des deux éditions 1244/1250 de la partie naturelle/doctrinale est de ce point de vue très éclairante. L’encyclopédie dominicaine sera pour trois siècles un « supermercato completo della cultura » (Giuseppe Billanovich) où tous puiseront, y compris les premiers humanistes. De cette place dans la culture européenne témoignent manuscrits conservés, éditions incunables, traductions, outils de consultation, tels la Table alphabétique du Speculum historiale rédigée par Jean Hautfuney à la curie d’Avignon vers 1320, ou le remaniement alphabétique du Speculum naturale de l’Espagnol Juan Gil de Zamora (c. 1240-1320), citations et remplois en tout genre...
    Le Speculum historiale (et ses traductions comme le Spiegel historiael flamand de Jacob Van Maerlant commencé vers 1283 ; le Miroir historial traduit par Jean de Vignay vers 1330, etc.) domine cette histoire de la réception, en particulier parce qu’il contient un immense réservoir de vies de saints et d’amples extraits des œuvres antiques, patristiques et médiévales qui sont la chair de cette culture latine. L’influence des deux autres parties, moins directement visible, reste grande, jusqu’à la Géographie de Kant.

    Quel usage le médiéviste peut-il faire de cette masse documentaire ? L’exploitation des bases de données élaborées par l’Atelier Vincent de Beauvais passe par l’élaboration d’une méthodologie, nécessaire pour dépasser les limites de ce que l’on pourrait appeler une exploitation naïve des encyclopédies médiévales. On peut ainsi suggérer trois degrés d’analyse du texte.
    La première lecture consiste à interroger le Speculum maius pour y rechercher l’existence d’objets, de personnages ou de thèmes afin d’en commenter les récurrences. Cette stratégie, payante pour les personnages de l’histoire biblique ou classique, ou pour les rois de France, pour citer trois exemples, se heurte rapidement à un certain nombre de limites, qui tiennent aux procédés de conceptualisation et aux logiques de compilation de l’ouvrage, et indiquent la nécessité de développer une réflexion lexicale en amont. Une enquête sur l’Islam dans le Speculum passe ainsi par l’interrogation des termes Mahomet et Sarracen-i, -os, -orum, is... Parfois, le chausse-trappe est moins apparent. Il faut être bien informé pour savoir que l’insertion – passionnante – d’une discussion sur les « fables » du Talmud est dissimulée sous l’orthographe Tharmuth, sans doute employée à la suite des compilateurs du dossier anti-judaïque clunisien exploités par Vincent.
    Ces difficultés amènent à proposer une seconde lecture, « en creux », du Speculum maius. Elle tenterait a contrario d’exploiter les indices livrés par les zones d’ombre de l’encyclopédie. Une interrogation par champ lexical de la base de données du Speculum historiale fait ainsi apparaître la relative faiblesse des références au poids politique de la féodalité et de l’institution vassalique : aucune mention, sauf erreur, du terme de feudus, une poignée de vasallus, vasalli, de plus nombreux barones (mais le terme est lexicalisé en français du XIIIe siècle avec le sens de « grands nobles »). Ceci suggère que le projet même d’écriture « lisse » la perception des structures de l’Occident féodal en une vision unifiante conforme à la doctrine ecclésiale et à une pensée « continuiste » des structures politiques et de la royauté. Gare pourtant à l’emploi hâtif de l’argumentation a silentio ! Un déplacement de l’interrogation vers le Speculum doctrinale (qui sera pleinement possible dès l’achèvement du projet Sourcencyme) montre que c’est dans cette partie de l’œuvre que, sous la rubrique De infeudatione (Doctr. VII, 145), l’auteur se livre à une véritable réflexion sur le concept. L’interrogation sur les « présences » et les « absences » dépend donc d’un patient examen des différentes facettes de l’œuvre, qui aboutira peu à peu à la mise en place de grilles d’analyse pertinentes.
    La volonté d’affiner nos questionnaires pour ne pas tomber dans des interprétations réductrices suggère enfin une troisième voie d’interrogation du Speculum. Il s’agirait de calculer l’impact des filtres conceptuels utilisés par son compilateur pour organiser la structure même du discours, en étudiant le poids des modes d’expression bibliques, classiques, patristiques et scolastiques dans le choix des termes qualifiants des notions ou événements. Qu’un vocabulaire et des tours vétérotestamentaires soient employés par Vincent pour qualifier, par exemple, les rébellions contre l’Église ou la royauté, n’est en soi pas surprenant. Mais comprendre comment ces différentes matrices de la pensée médiévale informent la production d’information au niveau même des choix conceptuels, aiderait à pénétrer au plus profond des structures d’agencement d’un Miroir qui reflète le monde médiéval selon des lois si complexes qu’il faudra encore de nombreuses années pour les éclaircir.

    Benoît GREVIN, Monique PAULMIER-FOUCART, 6 mars 2013 | 4 avril 2012
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  • Bibliographie

    De l’usage de Vincent de Beauvais

    - L’édition de référence reste celle du Speculum quadruplex (incluant un Speculum morale de tout autre facture, apocryphe, fin XIIIe siècle), Douai 1624, reprint 1965 ; en ligne : http://digital.ub.uni-duesseldorf.de/ihd/content/titleinfo/1352437).
    - L’Atelier Vincent de Beauvais du Centre de médiévistique Jean-Schneider (CNRS/Université de Nancy 2) a enregistré et balisé l’ensemble du Speculum maius dans le corpus électronique des encyclopédies du XIIIe siècle dans le cadre du projet SOURCENCYME (Sources des encyclopédies médiévales), qui vise en outre à identifier les sources de ces encyclopédies. Le corpus sera accessible sur Internet en 2012 : http://medievistique.univ-nancy2.fr//?contentId=7846.
    - PAULMIER-FOUCART M. avec la coll. DUCHENNE M.C. , Vincent de Beauvais et le “Grand Miroir du monde”, Témoins de notre histoire, Brepols, Turnhout, 2004 (cité dans le texte VdB et le Grand Miroir).
    - Vincent de Beauvais : intentions et réceptions d’une œuvre encyclopédique au Moyen Age. Actes du XIVe Colloque de l’Institut d’études médiévales, Université de Montréal 27-30 avril 1988, S. Lusignan, M. Paulmier-Foucard et A. Nadeau éd., Saint-Laurent-Paris, 1990 (Cahiers d’études médiévales. Cahier spécial 4).
    - Lector et compilator. Vincent de Beauvais, frère prêcheur. Un intellectuel et son milieu au XIIIe siècle, Rencontres à Royaumont, Creaphis, S. Lusignan et M. Paulmier-Foucard dir., Grâne, 1997.
    - BILLANOVICH G., PRANDI M. et SCARPATI C., « Lo Speculum di Vincenzo di Beauvais e la letteratura italiana dell’età gotica », Italia medioevale e unamistica, XIX (1976), p. 89-170.
    - MEIER C., « Organisation of Knowledge and Encyclopaedic ordo : Functions and Purpose of an Universal Literary Genre », dans Pre-Modern Encyclopaedic Texts. Proceedings of the Second COMERS Congress, Groningen, 1-4 July 1996, P. Binkley éd., Leiden., 1997, p. 103-126 (Brill’s Studies in Intellectual History, 79).
    - DRAELANTS I., « La science naturelle et ses sources chez Barthélemy l’Anglais et les encyclopédistes contemporains », dans Bartholomäus Anglicus, “De proprietatibus rerum”. Texte latin et réception vernaculaire, B. Van den Abeele et H. Meyer éd., Turnhout, Brepols, 2006 p. 43-99 (De diversis artibus, Coll. de travaux de l’Académie internationale d’Histoire des sciences, E. Poulle et R. Halleux dir., t.74, N.S. 37).

    Benoît GREVIN, Monique PAULMIER-FOUCART, 4 avril 2012
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