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  • De l’usage de Saint-Simon (Mémoires du duc de) en Histoire médiévale

    Benoît GRÉVIN

    (Chargé de recherche - CNRS, Laboratoire de Médiévistique Occidentale de Paris)


    Quel rapport entre les Mémoires de Louis de Rouvroy (1675-1755) duc de Saint-Simon, et la médiévistique ? À moins de considérer la cour de Louis XIV vieillissant et celle du Régent, peintes à fresque dans cette œuvre colossale construite entre 1691 et 1750 et relatant des événements intéressant pour l’essentiel la cour de France, la noblesse et l’État entre 1691 et 1723, comme un reflet attardé du Moyen Âge en pleine époque moderne, on serait tenté de répondre en invoquant l’anachronisme. Saint-Simon est et restera d’abord un monument littéraire, doublé d’une source de premier ordre pour l’histoire de la France moderne au tournant des XVIIe et XVIIIe siècles, et, de manière plus anthropologique, une référence exploitée depuis les travaux de Norbert Elias pour l’analyse des sociétés de cour. Ces Mémoires sembleraient donc n’intéresser que très secondairement, et dans une optique comparatiste, l’historien médiéviste. Pourtant, à qui s’aventure, à travers les quelque douze mille pages de l’édition annotée de la Pléiade, dans le maquis formé par la prose du mémorialiste, de portraits en dissertations, de généalogies en querelles de préséance, la matière d’une réflexion sur l’histoire médiévale ne manque pas.
    Saint-Simon le déclare lui-même dans son introduction : il avait le goût de l’histoire, et a accumulé les lectures historiques. Mais s’il confesse qu’il aurait aimé entreprendre quelque chose en ce genre (sic !, t. I, p. 20), il précise que c’aurait d’abord été en s’intéressant aux époques les plus récentes, c’est-à-dire aux XVIe et XVIIe siècles. Le Moyen Âge, déjà présent dans divers travaux préparatoires, affleure pourtant partout dans les Mémoires. Il surgit régulièrement dans la présentation et la discussion des lignages, de leur qualité et de leur ancienneté, souvent brève, parfois débordant en véritables dissertations (grandeur de la maison de Rohan, t. I, p. 498-501 ; d’Albret, t. IV, p. 738-739). Il s’affirme dans les discussions sur les rangs et les prétentions, appuyées de témoignages écrits (dissertations répétées sur l’origine de la pairie… en particulier t. V, p. 4 et suivantes) et visuels (vestiges des armes de la maison de Lorraine sur la porte de la ville de Bar, anéantissant certaines prétentions de ladite maison, t. I, p. 566). Il culmine dans de véritables traités-miniatures, discutant les institutions françaises (et, à l’occasion de la succession d’Espagne et du voyage de 1721-22, espagnoles) et leur origine (t. IV, p. 4-39), en se livrant à l’examen répété, sous des angles différents, de la formation et de la constitution du corps politique du royaume (naissance et l’évolution du parlement t. V, p. 12-50, des États généraux, de la régence, des pairies, toujours…). Il n’est pas jusqu’à certaines curiosités « touristiques » (le rite mozarabe admiré à Tolède, t. VIII, p. 375-381 et les reliques « romanesques » moquées à Roncevaux en 1722, t. VIII, p. 421-422), ou certaines pratiques des historiens contemporains (la forgerie du cartulaire de Brioude, t. II, 847-851, les commentaires à l’Histoire de France du père Daniel, t. IV, p. 656-659) qui ne fassent l’objet d’une réflexion mettant en cause le rapport du mémorialiste à l’étude de l’« avant-seizième siècle ». Il existe donc un « Moyen Âge » de Saint-Simon, qui court comme une veine cachée dans les entrailles de sa chronique, et représente, au total, des centaines de pages.
    Quel usage le médiéviste peut-il faire de cette masse documentaire ? La tentation serait de relire « Saint-Simon médiéviste » pour prendre la mesure des cécités d’un premier XVIIIe siècle si « réactionnaire » qu’on l’assimilerait volontiers à un Grand Siècle attardé. Voltaire n’offre-t-il pas les prémices d’une réflexion historique novatrice sur l’espace chronologique qui deviendra le Moyen Âge, dans un Essai sur les Mœurs rédigé en grande partie dans les années où Saint-Simon finalise ses Mémoires ? Il faudrait alors voir dans la présentation orientée de la création du parlement ou de la pairie par Saint-Simon le reflet d’une vision rétrograde, attestant, loin des recherches philologiques et lexicales d’un Ducange (1610-1688), une lecture idéologisée et continuiste de l’histoire de France (et d’Europe), hors de toute scientificité, sorte de repoussoir des efforts faits par ses prédécesseurs et contemporains pour dégager une méthode d’étude rationnelle de la zone intermédiaire entre antiquité et temps modernes (400-1500) qui préfigure l’histoire médiévale.
    Cette interprétation fait bon marché de la complexité de la vision historique de Saint-Simon, une complexité qui prend sa source dans l’ampleur de ses lectures et la profondeur de certains de ses raisonnements historiques, et affleure dans les jugements sur les défauts de certains travaux contemporains, critiqués pour ce que l’on appellerait aujourd’hui leur caractère trop événementiel (Histoire de France du père Daniel). Mémorialiste incomparable, Saint-Simon avait bien l’instinct historien, et ses échappées sur le « Moyen Âge » doivent au contraire être prises pour ce qu’elles sont : un témoignage exceptionnel de la vision de l’histoire « médiévale » que pouvait avoir, avant la naissance du concept de « Moyen Âge », un écrivain conjuguant les habitus d’un grand seigneur de mentalité conservatrice, obsédé par la renovatio de l’État, et d’un érudit passionné.
    Les Mémoires offrent donc une remarquable perspective pour examiner le dégagement progressif d’une perspective historique sur les Ve-XVe siècles en complétant les études sur les « Moyen Âge » de Ducange, Mabillon, Montesquieu ou Voltaire... Grâce à la position socio-institutionnelle et à la culture de leur auteur, ils permettent de saisir l’articulation entre le maintien d’une vision des siècles passés mettant l’accent sur les continuités symboliques, lignagères et institutionnelles, et le déploiement d’un espace autonome de l’érudition « gothique » dont les effets sont déjà perceptibles entre 1685 et 1750. De ce point de vue, il y a beaucoup à glaner pour de futures enquêtes sur la « préhistoire de l’histoire médiévale » à repérer les éléments des Mémoires susceptibles d’exploitation par les médiévistes : 1) « erreurs » ou distorsions apparentes, à relire pour jauger le poids de mythes et d’historiographies traditionnelles sur la vision du passé médiéval dans la France des derniers Bourbon (on consultera par exemple l’exposition instructive du mythe des deux races (Francs/Gaulois), ou de la naissance des légistes à l’occasion de la dissertation sur le parlement, t. V p. 3 et suivantes) ; 2) recensement des modes d’utilisation des sources médiévales comme instruments de combat politique ; 3 ) mesure des écarts entre la perception des concepts médiévaux par la médiévistique positiviste et postpositiviste, et par un grand seigneur érudit des années 1700. Cette dernière possibilité se devine en lisant les commentaires enthousiastes que donne Saint-Simon des préambules de chartes du XIVe siècle en rapport avec la pairie utilisant les techniques métaphoriques du dictamen. Une interprétation naïve donnerait à penser que ces lignes (t. V, p. 17) témoignent d’une saisie immédiate de cette rhétorique, qui deviendra obscure au XIXe siècle. On se trouve en fait face d’un processus plus complexe, puisque l’interprétation saint-simonienne suppose à la fois une réelle forme d’empathie « continuiste », et une préparation qui dépend de sa formation et de ses lectures.
    Sémantique historique, histoire institutionnelle, histoire des perceptions… La boutade de Jacques Le Goff sur le long Moyen Âge, de Tibère à Napoléon a une valeur heuristique qui peut s’étendre au champ de la réflexion historiographique. Une relecture inventive de ce monstre sacré de l’histoire moderne qu’est Saint-Simon contribuerait à animer le chantier des études sur la protohistoire de l’histoire médiévale.

    Benoît GREVIN, 23 juillet 2012
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  • Bibliographie

    De l’usage de Saint-Simon

    - SAINT-SIMON, Mémoires. Additions au Journal de Dangeau, 1691-1723, VIII tomes, éd. Yves Coirault, Paris, Gallimard, 1983-1988 (Nrf, Bibliothèque de la Pléiade).
    - COIRAULT Yves, Les manuscrits du duc de Saint-Simon. Bilan d’une enquête aux Archives diplomatiques, Paris, Presses universitaires de France, 1970.
    - COIRAULT Yves, Grimoires de Saint-Simon. Nouveaux inédits, Paris, Klincksiek, 1975.
    - COIRAULT Yves, « Saint Simon et l’imaginaire du féodalisme », dossier « L’image du Moyen Âge dans la littérature française ». Actes du Colloque de Poitiers, mai 1981, La licorne, 6/II 1982, p. 405-427.
    - ELIAS Norbert, La société de cour, Paris, Calmann-Lévy, 1974.

    Benoît GREVIN, 23 juillet 2012
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