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  • De l’usage d’Internet en Histoire médiévale

    Christine DUCOURTIEUX

    (Ingénieur de recherche au Laboratoire de Médiévistique Occidentale de Paris - Université Paris1 Panthéon-Sorbonne)


    Des câbles, des fils, des décisions politiques d’aménagement du territoire, des avancées techniques qui combinent hautes technologies de l’informatique et de la téléphonie, d’une part, le contexte d’un nouveau millénaire qui (ré-)active les peurs, les questionnements éthiques, les choix faits ou à faire d’une société (de sociétés) enserrée(s) dans la toile des procédés et des normes techniques qui régissent liens particuliers et raisons de réseaux, d’autre part – Internet, en somme, Internet et les médiévistes, cette micro-histoire peut-elle éclairer l’ensemble ?
    Lors de l’implantation du réseau au sein des organismes de recherche, les médiévistes ont été moins sensibles à la « nouveauté » (même s’ils ont innové) qu’à l’opportunité de déployer leurs pratiques et de résoudre des questions anciennes par d’autres moyens. L’analyse des « restes » du Moyen Âge qui structure les études médiévales n’exige-t-elle pas l’apprentissage, sinon la maîtrise, de techniques : prosopographie, codicologie, épigraphie ? Ils possédaient des savoir-faire et étaient curieux de les confronter aux nouvelles technologies. Ils étaient également sensibles au « vent de liberté » insufflé par les physiciens dans le monde de la recherche : les bases de données, confinées aux fichiers papier ou aux disquettes, allaient pouvoir être exhumées, les « grands » textes circuleraient librement sans qu’il faille payer quelque dîme aux éditeurs, la consultation de livres et d’articles s’affranchirait des files d’attente des bibliothèques, un espace de création et d’initiative s’était ouvert. Les historiens furent en réalité assez respectueux des acteurs traditionnels (notamment les éditeurs), mais des productions significatives virent le jour : revues électroniques, cours en ligne de paléographie, logiciel d’annotation collaborative, etc. Dès la fin des années 1980, le Médiéviste et l’ordinateur les a consciencieusement recensées, la réception d’Internet étant et demeurant – gardons-nous de l’oublier à l’heure des Digital humanities – intimement liée au dialogue entre l’histoire et l’informatique.
    En revanche, ils n’ont pas évalué, comme d’autres, les changements profonds introduits par Internet, « Ce phénomène qui, par la mise en réseau des ordinateurs, a modifié les modalités de la production, de la diffusion et de la réception des travaux historiques et, par là même, le métier de l’historien ». Si dans ce passage, l’historien moderniste Rolando Minuti, dès 2001, dit la conscience d’un environnement de travail modifié, il n’envisage pas réellement que le socle méthodologique et critique de la pratique des historiens puisse être ébranlé. Dix années plus tard, l’usage de la messagerie électronique, comme exemple d’un outil adopté par tous, témoigne pourtant d’une altération fâcheuse des modalités de l’écriture, soumises à un précipité du temps d’écrire qui se manifeste par l’expédition de versions de textes successives contraignant le destinataire inquiet à guetter l’ultime forme du brouillon… Formes achevées (numérisation d’un ouvrage) et bribes (commentaire d’un blog) se côtoient sur Internet introduisant ainsi un certain flou sur le statut de l’écrit, comme sur le statut d’auteur. Ainsi en va-t-il de la juxtaposition de Persée et Wikipedia, deux entreprises « éditoriales » – l’une, arrêtée et donnant accès à des articles de référence en répliquant la forme d’origine ; l’autre, faite et défaite, telle la célèbre tapisserie, selon les apports de contributeurs non identifiés comme des spécialistes, même si l’on sait sous le « pseudo » parfois reconnaître ceux-ci.
    Dans le domaine technologique, les logiciels nés du libres et du mouvement dit de l’Open Source voisinent avec les applications propriétaires. Il en résulte une cohabitation de modèles qui s’opposent sans s’exclure. Nos institutions, en n’opérant pas de choix technique ferme, fragilisent nos réalisations, contraintes de migrer d’un système à l’autre au gré des marchés ou des « nouveautés ». Enfin, la facilité avec laquelle Google a su s’imposer comme « le » moteur de recherche, sans que cette situation de monopole ait véritablement inquiété, atteste que nous avons mal résisté à la facilité d’engranger références et textes. Google nous donne la becquée et, dans sa grande mansuétude, nous nourrit de mets familiers : nos écrits et ceux de nos connaissances.
    Pourtant, les médiévistes pourraient « presque » se passer de Google. Les institutions de recherche et d’enseignement renseignent leurs activités et proposent des publications scientifiques, les bibliothèques ont leur catalogue en ligne, les archives numérisent et s’attèlent à la description de leurs fonds (les instruments de recherche tels les inventaires attendent leur heure, notamment en France, mais le projet existe), un considérable travail a été accompli. Même les réticents à l’usage d’Internet s’en servent pour constituer une bibliographie, vérifier une référence ou accéder à un ouvrage épuisé. Ainsi revivent des textes qui sont parfois de grande valeur – une réserve toutefois à l’intention des étudiants – cette « redécouverte des anciens » ne doit pas occulter une historiographie plus récente. La rareté documentaire familière (et chère) au médiéviste appartient généralement à la perception d’hier, les expérimentations permises par les « nouvelles technologies » et la ribambelle de réalisations qui en sont nées réveillent les questionnements méthodologiques et les exigences.
    Ainsi la lecture de Walter Benjamin qui, en 1935 déjà, identifiait son époque comme celle « de la reproductibilité technique » nous incite à réexaminer les temporalités des évolutions technologiques, Internet apparaissant alors comme l’aboutissement d’un long processus. Avec la numérisation des manuscrits, le chercheur a cru s’émanciper de la contrainte de la salle d’archive... On a alors parlé de la « dématérialisation » de la « source ». Dématérialisation : ce terme est inapproprié car, s’il souligne la capacité que nous avons à compacter un document pour en faciliter le transport, il gomme le poids technique et les coûts de traitement pour en assurer la reconstitution sous une forme ressemblante certes, mais différente. Ausculter l’image d’un manuscrit sur un écran permet des opérations utiles, mais selon le choix du format ou des outils choisis et conçus par d’autres, notre analyse est bornée. Travaillerons-nous sur des reproductions, des « représentations », en pensant avoir à portée de main des originaux que nous ne pourrons plus consulter, puisqu’à des fins de conservation ils ne seront plus communicables ? La question est aussi politique : les historiens souhaitent participer au choix des fonds à numériser, car si chacun se réjouit de voir un beau manuscrit, les « trésors » de notre patrimoine ne sont pas toujours ceux qui sont les plus beaux aux yeux des historiens : un livre de comptes a parfois plus de charme qu’un riche ouvrage enluminé.
    Internet est un support de ressources, même si le mot est horriblement fourre-tout, il permet le travail en réseau, pas de magie… de la technique et des artisans. Les séries de chartes rassemblées, les éditions critiques qui permettent la mise à niveau d’instruments anciens, etc. servent la connaissance – mais sont-elles pérennes ? Tous les pays ont tardé à aborder la question de l’archivage (de quoi, par qui) et de la conservation ; mettre une base en ligne certes, mais que doit-on conserver ? Les données, la conception technique, l’interface ? À l’heure de la « culture » de projet, les historiens peuvent s’inquiéter dès lors qu’ils ne font plus l’« événement ». Depuis le Web 2.0 (2005) et la cohorte d’objets qui l’accompagne (Facebook, Twitter, etc.), Internet vit sous le joug des déclarations d’intention, de la « Com’ » qui répond au mantra « être vu, être perçu par tous » comme le meilleur, le plus performant, etc. Il en résulte une information mitée de superlatifs, de « mots-clos », d’identités visuelles instinctives qui engendrent un bruit peu propice à l’étude. « Quand les slogans tuent les mots » : le poète japonais Yo Henmi s’interroge sur le fondement du credo du progrès fondé sur la révolution technique et invite chacun à réfléchir. Peut-être les médiévistes ont-ils à écouter la voix du poète.

    Christine DUCOURTIEUX, 17 septembre 2012
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  • Bibliographie

    De l’usage d’Internet

    - MINUTI Rolando, Internet et le métier d’historien. Réflexions sur les incertitudes d’une mutation, Paris, 2002 (éd. originale 2001).
    - Comprendre les usages d’Internet, Éric Guichard dir., Paris, 2001 ; Odyssée Internet. Enjeux sociaux, Jacques Lajoie et Éric Guichard, dir., Québec, 2002.
    - SMITH Marc, « L’aube des archives globales ? », dans ANR/ATHIS – Ateliers Histoire et informatique, 1 De l’archive à l’open archive : l’historien et internet (École française de Rome, 23-25 mars 2006) [en ligne : http://www.menestrel.fr/IMG/pdf/05._smith.pdf
    - « Internet, révolution culturelle », Manière de voir, 109 (février-mars 2010) [Le Monde diplomatique]
    - Être historien du Moyen Âge au XXIe siècle. [Actes du XXXVIIIe Congrès de la Société des Historiens Médiévistes de l’Enseignement Supérieur Public, mai-juin 2007], Paris, 2008.
    - Les historiens et l’informatique. Un métier à réinventer, Rome, École française de Rome, 4-6 décembre 2008, Rome, École française de Rome, 2011.

    Christine DUCOURTIEUX, 25 septembre 2012 | 17 septembre 2012
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