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... imagery

  • De l’usage des images en Histoire médiévale

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    Jérôme BASCHET

    (Maître de conférences à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales/ enseignant à l’Universidad Autónoma de Chiapas, à San Cristóbal de Las Casas)


    Au cours des décennies récentes, les images ont acquis le statut d’objets de recherche à part entière, reconnus comme tels par les historiens. Dès lors, deux disciplines, l’histoire et l’histoire de l’art sont amenées à croiser leurs approches, qui peuvent être convergentes, complémentaires ou marquées par des orientations et des problématiques en partie distinctes. Un indice de ces différences tient à la préférence accordée par les historiens (mais aussi par d’éminents historiens de l’art comme Hans Belting) au terme « image », plutôt qu’à la catégorie d’ « art », jugée inadaptée. Il s’agit de se soustraire aux habitudes d’une discipline marquée par les valeurs de l’Esthétique des XVIIIe et XIXe siècles, et notamment par les jugements relatifs au Beau et par un intérêt privilégié pour les chefs-d’œuvre, au détriment d’une production visuelle plus commune, que l’historien tient pour tout aussi digne d’attention. Pour autant, s’il peut à juste titre considérer que les images ne relèvent pas d’un domaine de l’activité sociale auquel pourrait s’appliquer la notion d’Art, l’historien ne saurait ignorer la dimension esthétique des œuvres, qui est reconnue, au Moyen Âge même, comme un aspect décisif de leur efficacité. Il doit aussi se garder de faire un usage trop pressé des images : s’il veut obtenir d’elles des réponses directes à ses questions, sans prendre la peine de se familiariser avec le statut même de ces objets singuliers et avec des modes de fonctionnement figuratifs parfois déconcertants, il risque de sérieuses déconvenues.
    Ces précautions posées, on peut affirmer que les images sont pleinement (quoiqu’à leur manière) historiques. Et ce, à deux titres au moins, qui sont étroitement liés. En premier lieu, en tant que représentations figurées, donnant corps à des représentations sociales. Il importe ici de récuser le lieu commun qui s’obstine à faire des images médiévales la Bible des illettrés. L’expression se pare indûment de l’autorité du pape Grégoire le Grand qui, dans une lettre à l’évêque Serenus, en 600, explique que les images ne doivent pas être détruites, car elles peuvent être utiles à l’instruction de ceux qui ne savent pas lire. Mais elles ne se réduisent nullement à cette fonction, ni chez lui, ni a fortiori chez les clercs des XIe-XIIIe siècles, qui insistent sur les fonctions mémorielles et émotionnelles des images, et sur leur capacité à donner accès au spirituel et au divin. Surtout, le topos de la Bible des illettrés réduit les images à n’être que de simples décalques de l’Écriture et de la doctrine défendue par l’Église. Il en découle (à la suite de l’œuvre par ailleurs fondatrice d’Émile Mâle) l’idée d’un art médiéval rigoureusement stéréotypé, codifié, reproduisant inlassablement les mêmes formules et condamné à transcrire les énoncés doctrinaux définis par les clercs. Or, bien que le clergé soit le principal commanditaire des œuvres médiévales, il faut souligner que les autorités ecclésiastiques n’exercent (jusqu’au Concile de Trente) quasiment aucun contrôle normatif sur la production figurative. Les producteurs d’images disposent d’une liberté considérable, souvent reconnue par les clercs eux-mêmes, même s’il va de soi que cette liberté ne saurait s’affranchir des cadres de pensée inhérents à la société chrétienne médiévale. Dès lors qu’on abandonne l’idée d’un art stéréotypé et codifié, se dévoile une exubérante inventivité des images. Les innovations ne cessent de se multiplier et chaque thème ou motif iconographique fait l’objet de variations considérables, encore renforcées par la combinatoire multiforme des cycles et des agencements d’images. Pour rendre compte de cette inventivité, une approche iconographique à la fois attentive et sérielle s’avère indispensable : reposant sur la constitution de corpus aussi exhaustifs que possible (ce que les bases de données qui se multiplient depuis quelques décennies rendent plus aisé), l’analyse se doit de prendre en compte autant les constantes, les emprunts et les citations, expressions de la valeur de traditionnalité affichée par nombre d’œuvres, que la pluralité des types de figuration et les variantes, des plus modestes aux plus exceptionnelles, sans oublier les images-limites, qui s’aventurent parfois jusqu’aux franges de l’hétérodoxie. Rendre compte d’un thème iconographique, c’est analyser, dans ses dynamiques historiques, une large gamme de variations où jouent ensemble le singulier et le régulier, la radicalité des coups d’éclats et la palpitation des modestes variantes.
    En second lieu, si les images sont historiques, c’est parce qu’elles sont engagées dans les pratiques sociales elles-mêmes. De fait, l’approche iconographique ne peut limiter sa tâche au déchiffrement des représentations : elle se doit d’analyser des images-objets (ou des images-lieux), prises dans des situations qui engagent des relations sociales (y compris celles qui ont pour enjeu les relations entre les humains et le monde surnaturel). Au Moyen Âge, il n’existe pas d’image qui ne soit attachée à un objet (ou à un lieu) dont elle constitue le décor et qui a lui-même une fonction, qu’il s’agisse des lieux de culte, des objets liturgiques, des livres manuscrits, des éléments de décor des espaces domestiques, des sceaux, des enseignes de pèlerinages ou de bien d’autres cas encore. Ce sont donc les pratiques (liturgiques, dévotionnelles, apotropaïques, judiciaires, etc.) dans lesquelles ces objets sont activement engagés (ou du moins qu’ils accompagnent de leur présence sensible) qui sont susceptibles de donner leur pleine signification aux images. Il faut tout particulièrement noter que l’essor des images, qui s’amplifie au fil des siècles médiévaux accompagne l’affirmation de l’institution ecclésiale et sa « pétrification » sous l’espèce d’édifices cultuels sans cesse plus imposants et faisant l’objet d’une justification nouvelle de la part du clergé de la période grégorienne (Dominique Iogna-Prat). C’est notamment en rapport avec le nouveau statut des églises que l’on peut comprendre l’expansivité des images, qui conquiert peu à peu de nouveaux supports (cycles peints, statues cultuelles, sculpture des portails et des façades, chapiteaux, vitraux, etc.). Toutes ces formes de décor sont l’expression du statut suréminent des bâtiments ecclésiaux, qu’elles contribuent à rendre sensible et actif, par la force d’effet des formes et des couleurs, comme par la surabondance en partie impénétrable des significations. L’expansivité des images (et l’inventivité qui lui est associée) sont donc étroitement liées au rôle de ces bâtiments dans l’organisation sociale et, plus largement, au renforcement de la puissance de l’institution ecclésiale.
    Au total, les images-objets ne forment pas un continent à part dont l’étude serait réservée à certains et qui viendrait accentuer la fragmentation de nos études en sous-secteurs cloisonnés. Il s’agit bien plutôt de souligner tout à la fois la spécificité du langage figuratif (d’où un effort nécessaire pour saisir les modalités plastiques de production du sens en image) et l’inscription des images dans une réalité globale, de sorte que c’est aux questionnements les plus généraux sur les structures sociales médiévales et leurs transformations qu’une approche historique des images devrait prétendre apporter une contribution.

    Jérôme BASCHET, 20 juillet 2016
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  • Bibliographie

    NOTE : English translation is in progress 

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    De l’usage des images

    - La performance des images, Gil Bartholeyns et Thomas Golsenne éd., Bruxelles, Editions de l’Université de Bruxelles, 2010.
    - BASCHET Jérôme, L’iconographie médiévale, Paris, Gallimard, 2008 (Folio Histoire, inédit).
    - Arti e storia nel Medioevo, Enrico Castelnuovo, et Giuseppe Sergi éd., Turin, Einaudi, 4 volumes, 2002-2004.
    - SCHAPIRO Meyer, Les mots et les images, Paris, Macula, 2000.
    - SCHMITT Jean-Claude, Le corps des images. Essais sur la culture visuelle au Moyen Âge, Paris, Gallimard, 2002.
    - WIRTH Jean, L’image à l’époque romane, Paris, Cerf, 1999 (ainsi que L’image à l’époque gothique, 2008 ; L’image à la fin du Moyen Âge, 2011).

    Jérôme BASCHET, 27 janvier 2015
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