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... quaestio universitaire

  • De l’usage de la quaestio universitaire

    Elsa MARMURSZTEJN

    (Maître de conférences en histoire du Moyen Âge à l’université de Reims)


    Forme majeure de l’exercice de la pensée dans l’Université médiévale, la quaestio constitue une technique de raisonnement et un genre pratiqués dans toutes les disciplines de la scolastique conçue comme « sphère de savoirs et de méthodes organiquement liés » (A. Boureau). Elle consiste initialement en une méthode de compréhension plus raffinée des textes commentés. Dans la « situation d’interprétation » construite par l’exégèse biblique, la question théologique est ainsi née, avant même l’institution universitaire, de l’exigence critique suscitée par les obscurités du texte ou les divergences entre les autorités patristiques. Au tournant du XIIe et du XIIIe siècle, la question se détache du texte pour faire l’objet d’un exercice de discussion autonome entre un maître et ses étudiants. Plus précoce en droit (où la quaestio dérive à la fois des cas et des solutions présentés par le Digeste et de la pratique judiciaire), plus tardif aux Arts et surtout en médecine, ce passage de la quaestio à la disputatio représente une évolution méthodologique capitale, véritablement constitutive de la scolastique. Dans toutes les facultés, la quaestio est conçue et pratiquée comme une méthode de recherche et d’enseignement, un exercice et une épreuve de compétence professionnelle. Les textes que nous en avons conservés sont ceux des « déterminations » magistrales, qui organisent en trois temps les matériaux élaborés au cours de la dispute : l’exposé des arguments pro et contra est suivi de la responsio, où la conciliation des contradictions initiales s’opère au moyen de la dialectique, puis de la réfutation des arguments rejetés. La question disputée participe ainsi d’un nouveau régime d’accession à la vérité perçue comme construction ou reconstruction. Elle se conforme à l’idéal de l’enquête contradictoire, promu dès le XIIe siècle par le Sic et non d’Abélard et la Concordance des canons discordants de Gratien.
    Si cette approche externe, formelle et descriptive de la quaestio pouvait s’intégrer sans difficulté à l’histoire des universités pour rendre compte des modalités concrètes de l’enseignement et des pratiques intellectuelles (acteurs, lieux, rythmes, codification dans les statuts universitaires...), la question de l’usage, par les historiens, des contenus mêmes de cette pensée « par questions », reste d’actualité. La quaestio universitaire a en effet longtemps été exclue du territoire de l’historien, qui n’y trouvait pas son gibier. Réputée inutile ou hors d’usage, sans prise sur le « monde réel », elle incarnait en ses différentes espèces les défauts imputés depuis la Renaissance à la pensée médiévale, qui passait pour avoir apporté de mauvaises réponses à des questions stériles, oiseuses, parfois obscènes : se demander comment et d’où viennent les cheveux et pourquoi les femmes n’ont pas de barbe, c’était en somme couper les cheveux en quatre. On a en outre longtemps reproché à la quaestio sa technicité austère, son formalisme, son abstraction. Généralisée, appliquée aux énoncés jugés les plus certains (« Dieu existe-t-il ? » « L’âme est-elle spirituelle ? »), elle semblait moins former « la pointe la plus osée de l’activité de la raison à l’intérieur d’une foi qui, pour se construire, consentait à “mettre en question” son donné même » (M.-D. Chenu) que relever du simulacre, du simple habillage rationnel des vérités révélées. Enfin, si le territoire de l’historien s’est considérablement élargi depuis près d’un siècle, la quaestio y fait encore figure d’objet marginal. La revendication de son usage ne procéderait-elle pas d’un impérialisme scientifique mal mesuré ? Comment situer cet usage entre une histoire des doctrines qui viendrait simplement compléter les constructions solides de l’histoire sociale et institutionnelle des universités et une histoire de la philosophie rejetée par les historiens du côté des philosophes, et par les philosophes du côté des historiens ? Telles sont, grossièrement résumées, les charges majeures retenues contre la quaestio. Le procès pour usage illicite de questions scolastiques semble toutefois s’orienter vers un non-lieu.
    Ainsi, depuis une vingtaine d’années, les historiens et les historiens de la philosophie ont conjugué leurs efforts pour faire justice de l’inanité supposée de cette source. Considérer que les questions sur l’origine des cheveux ou l’absence de barbe féminine commandent une « logique du poil » qui consiste en fait en « une logique du vivant, qui suivait un strict programme naturaliste et aristotélicien » (A. de Libera), ne constitue pas le moindre des symptômes d’une mutation d’approche radicale. Des études récentes ont manifesté la réelle productivité scientifique de la question scolastique. Produisant des allers-retours entre les théories et la connaissance précise de situations singulières, elle permettait de penser par cas. Ainsi, la question sur le cadavre de l’homme assassiné qui saigne en présence de son meurtrier renvoie à une situation précise, qu’il importe de restituer pour en saisir le sens, et révèle des problèmes dont la formulation en termes généraux n’aurait suscité que des réponses convenues.
    Dans le domaine théologique même, la quaestio a désormais cessé d’apparaître comme « le remplissage encyclopédique de l’exposé des dogmes religieux » ou « l’enveloppe érudite d’un catéchisme » (A. Boureau) : non seulement elle produit des savoirs par le réagencement inédit des contenus de la tradition, mais elle les construit véritablement dans le choc des opinions. Dans un cadre unifié par le savoir religieux et la forte homogénéité des références, le débat théologique est souvent vif (ainsi sur le vœu ou le baptême forcé). Les censures et les condamnations témoignent encore du fait que la quaestio n’est pas de pure forme. L’histoire des censures et de la liberté intellectuelle, mettant l’accent sur les liens entre les institutions (Église, Université, ordres religieux) et la production savante, forme du reste l’un des chantiers les plus féconds d’une histoire intellectuelle fondée sur l’articulation entre l’histoire sociale et institutionnelle des universités et l’analyse interne de la production intellectuelle. La notion de « travail intellectuel » (E. Anheim et S. Piron), en renvoyant au processus de production des idées, constitue un point d’appui décisif : il s’agit de saisir, de façon solidaire, le contenu des œuvres et les conditions (politiques, institutionnelles, sociales, culturelles, matérielles, intellectuelles) de leur production.
    Réhabilitées, inscrites dans un programme historiographique qui promeut les convergences disciplinaires, les questions scolastiques se prêtent à une large gamme d’usages. Elles donnent matière à des travaux qui portent aussi bien sur les conceptions que les universitaires médiévaux se faisaient de la fonction sociale et du « bon usage des savoirs » (C. König-Pralong) que sur la construction des normes destinées à régir les différents aspects de la vie de l’Église ou de la morale pratique des laïcs. On soulignera, à cet égard, la pertinence particulière des questions quodlibétiques, nées en théologie dans les années 1240. Loin de se cantonner dans un registre purement spéculatif, elles s’attachent, à l’instar des casus juridiques, aux situations communes et aux cas concrets les plus variés, touchant aussi bien à l’acquisition, la conservation ou l’augmentation des biens matériels (dîme, bénéfices ecclésiastiques, achats, ventes, rentes, usure, vol...) qu’aux obligations et à la responsabilité personnelle (mariage, vœu, baptême forcé, profanation d’hostie, meurtre en état d’ivresse...). Mais le gibier de l’historien ne se débusque pas seulement dans ces questions pratiques. « Parce que Dieu a pris forme humaine », la théologie spéculative constitue en effet une véritable science de l’homme. En faisant jouer le divin transcendant en rapport avec l’intérieur de l’être humain, elle a construit une « anthropologie » comprise comme interrogation sur l’être humain (A. Boureau).

    Elsa MARMURSZTEJN, 12 novembre 2012 | 17 septembre 2012
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  • Bibliographie

    De l’usage de la quaestio universitaire

    - BAZAN Bernardo C. et al., Les questions disputées et les questions quodlibétiques dans les facultés de théologie, de droit et de médecine , Turnhout, Brepols, 1985 (Typologie des sources du Moyen Âge occidental, fasc. 44-45).
    - BOUREAU Alain, En somme. Pour un usage analytique de la scolastique médiévale, Paris, Verdier, 2011.
    - BOUREAU Alain, L’Empire du livre. Pour une histoire du savoir scolastique (1200-1380), Paris, Les Belles Lettres, 2007 (La Raison scolastique, II).
    - KÖNIG-PRALONG Catherine, Le bon usage des savoirs. Scolastique, philosophie et politique culturelle, Paris, Vrin, 2011.
    - « Le travail intellectuel au Moyen Âge. Institutions et circulations », Revue de synthèse, t. 129, n° 4 (2008).
    - MARMURSZTEJN Elsa, L’Autorité des maîtres. Scolastique, normes et société au XIIIe siècle, Paris, Les Belles Lettres, 2007.
    - WEIJERS Olga, Queritur utrum. Recherches sur la “disputatio” dans les universités médiévales, Turnhout, Brepols, 2009.

    Elsa MARMURSZTEJN, 17 septembre 2012
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