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  • De l’usage des rituels funéraires en Histoire médiévale

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    Murielle GAUDE-FERRAGU

    (Maître de conférences à l’Université Paris-13, Sorbonne Paris Cité, membre junior de l’IUF, PLEIADE-LAMOP)


    Le « rituel funéraire » est un ensemble de gestes et de paroles accompagnant l’agonie puis la mort d’un être humain. Cette terminologie n’est pas médiévale : les sources anciennes associent plutôt deux termes, « obsèques et funérailles » – ou « obsèques et enterrement » –, qui renvoient à deux réalités distinctes, la seule célébration de services funèbres pour les obsèques (en présence ou en l’absence du corps), et les cérémonies qui accompagnent la mise en terre du cadavre, dans la nécropole ou le cimetière, pour les deux autres.
    Le concept intéresse toutes les sciences sociales, philosophie, psychologie, sociologie, ethnologie et surtout anthropologie (tels les travaux anciens mais toujours fondamentaux de Marcel Mauss ou d’Arnold Van Gennep), tant la mort, dans son inéluctabilité, a suscité de réponses, multiples selon les époques, les religions et les sociétés, mais répondant aussi à des invariants universels ; et les paroles, les gestes et les pratiques qui l’accompagnent définissent toutes les sociétés. Les études anthropologiques ont ainsi permis aux historiens de renouveler considérablement leur appréhension de certaines séquences du rituel (Jacques Chiffoleau, Michel Lauwers), tels le rapport au cadavre ou le rôle des femmes dans l’accompagnement du deuil. Relevant avant tout de l’histoire religieuse, les rites funèbres sont aussi utilisés comme outils d’analyse sociale (comme marqueur d’identité) et politique (« les deux corps du roi »), thèmes que nous analyserons successivement.
    Quelques scientifiques (Jack Goody, Philippe Buc) ont mis en garde la communauté des chercheurs contre l’utilisation abusive du concept de rituel, devenu peu à peu tellement englobant qu’il n’en est plus significatif. Pour autant, les funérailles en relèvent bien, non pas seulement dans l’acception scientifique contemporaine du terme – celle des sciences sociales –, mais selon les conceptions médiévales elles-mêmes, centrées sur les pratiques liées au sacré : elles sont un rite religieux, et ce dès l’époque carolingienne. L’institution ecclésiale tenta en effet, à partir du VIIIe siècle, de christianiser les pratiques funéraires laïques, jugées « superstitieuses », car relevant trop, pour certaines, de la religion romaine (tels les repas sur la tombe). Si elle resta longtemps tolérante, laissant les familles s’occuper de leurs morts, sa position se durcit au XIIIe siècle : le clergé devient alors un intermédiaire obligé pour toute célébration funèbre, dès l’heure du trépas (confession, communion, et pour le bas Moyen Âge, et dans certains milieux sociaux, extrême-onction). Notons que si la mort elle-même relève du sacramentel (la dernière communion comme viatique essentiel), les rites funéraires qui suivent appartiennent en revanche à la catégorie des cérémoniels. Avant tout propitiatoires, ils se caractérisent par des gestes (toilette du corps, ensevelissement dans un linceul, absoute sur la sépulture), des paroles (prières pour les défunts, en particulier les psaumes de la pénitence), des séquences rituelles (veillée, procession, inhumation, repas) ; à partir du XIIIe siècle, s’y ajoute le passage de plus en plus fréquent par l’église paroissiale pour une célébration liturgique (la messe de Requiem). Au terme de l’année (le bout-de-l’an) sont célébrés des services commémoratifs qui permettent de clore la période de deuil, renvoyant aussi symboliquement au lent processus de décomposition du corps qui, de charnu devient squelette. Le rituel funèbre relèverait ainsi des célèbres rites de passage définis par Van Gennep, tripartites : étape de séparation concrétisée par le décès et son annonce ; liminarité avec la veillée, le convoi et la messe de funérailles ; réagrégation caractérisée par le repas et les commémorations.
    Rituel chrétien avant tout, les funérailles intéressent aussi l’histoire sociale : chacun meurt selon son rang, son identité, son statut (Colette Beaune). Les nobles jettent ainsi un dernier feu terrestre, qui se matérialise par des signes et des codes distinctifs : embaumement et exposition de la dépouille, poêle funèbre de drap d’or, profusion du luminaire, présence des pleurants (ces pauvres, passeurs d’éternité mais dont le nombre signale aussi l’éminence du défunt), chapelle ardente et ceinture de deuil. Les funérailles rejoignent alors l’acception moderne, beaucoup plus large, du concept de rituel : une « cérémonie » publique marquée par la répétition de gestes, de signes, voire de paroles qui servent à la communication symbolique des acteurs sociaux, véritable marqueur de leur identité.
    Bien plus, l’historiographie utilise le concept de funérailles comme outil d’analyse politique. L’exposition d’insignes de pouvoir (dais, regalia, effigie) permet d’affirmer une majesté, royale ou princière ; les objets manipulés sur la tombe (épée, écu) et les cris proférés (« Le roi est mort, vive le roi ») signalent aussi le transfert du pouvoir. Contrairement à ce que les cérémonialistes américains affirment, le rituel est cependant purement symbolique et n’a aucun pouvoir performatif. Il faut en effet se méfier de la surinterprétation politique, que dénoncent historiens et anthropologues. En France, le débat concerne essentiellement la question des « deux corps du roi », concept élaboré par Ernst Kantorowicz pour évoquer la royauté anglaise, ensuite appliqué à la France par son élève, Ralph Giesey, par l’analyse du seul rituel funéraire. Le roi aurait bien deux corps, un corps mortel, qui repose, au cours de la cérémonie, dans un cercueil, et un corps politique, éternel, incarné par l’effigie, mannequin aux visage et mains de cire réalisé « à la semblance » du défunt, pour le représenter (à partir de 1422). Les cris émis au moment de l’inhumation permettraient le transfert de cette dignité supra-personnelle d’un souverain à l’autre. Jusque-là, l’effigie incarnerait seule la souveraineté, survivant à la mort physique du roi jusqu’à la mise en terre.
    Diverses critiques furent formulées contre ces conclusions : Alain Boureau s’est attaché à démontrer les périls de l’historiographie cérémonialiste et son hyperfonctionnalisme dans l’analyse du rituel. Elisabeth Brown a également montré la fragilité des conclusions de Giesey. Aucun théoricien, même un spécialiste des funérailles royales comme Jean Du Tillet au XVIe siècle, n’a jamais comparé l’effigie au corps politique et immortel du roi. Elle sert plutôt à émouvoir l’assistance, rappelant visuellement son souvenir. Elle évoque aussi son corps de gloire, comme les gisants de la nécropole de Saint-Denis.
    Quoi qu’il en soit, l’absence du roi aux funérailles de son prédécesseur pose problème. Elle peut être conjoncturelle, ou liée à des impératifs politiques. Il faut aussi évoquer, me semble-t-il, des aspects plus anthropologiques, un rapport difficile au corps mort, comme s’il existait une souillure possible que le souverain, personnage sacré, devait fuir. Dès la fin du XIVe siècle, la proximité d’un cadavre paraît ne plus convenir à la majesté et à la sacralité royales. Mais le débat reste ouvert, tant l’interprétation des rituels, au langage polysémique, reste difficile à faire.

    Murielle GAUDE-FERRAGU, 1er octobre 2012
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  • Bibliographie

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    De l’usage des rituels funéraires

    - ARIES Philippe, L’homme devant la mort, Paris, 1977.
    - BROWN Elisabeth, « Refreshment of the Dead : Post mortem Meals, Anne de Bretagne, Jean Lemaire de Belges, and the Influence of Antiquity on Royal Ceremonial », dans Les funérailles à la Renaissance, Genève, 2002, p. 113-130.
    - BUC Philippe, Dangereux rituel. De l’histoire médiévale aux sciences sociales, Paris, 2003.
    - CHIFFOLEAU Jacques, La comptabilité de l’au-delà. Les hommes, la mort et la religion dans la région d’Avignon à la fin du Moyen Âge (vers 1320-vers 1480), Rome, 1980.
    - GIESEY Ralph, Le roi ne meurt jamais. Les obsèques royales dans la France de la Renaissance, Paris, 1987 (1960 pour l’ouvrage anglais).
    - LAUWERS Michel, La mémoire des ancêtres. Le souci des morts. Morts, rites et société au Moyen Âge (Diocèse de Liège, XIe-XIIIe siècle), Paris, 1996.

    Murielle GAUDE-FERRAGU, 1er octobre 2012
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