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  • De l’usage des inscriptions en Histoire médiévale

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    Vincent DEBIAIS

    (Chargé de recherche CNRS - CESCM)


    Les textes tracés sur pierre, sur bois, sur métal ou sur verre sont très nombreux au Moyen Âge. Si l’Antiquité grecque et romaine est à juste titre la « civilisation de l’épigraphie », l’Occident médiéval n’est pas en reste et les inscriptions sont, pour certains sites, époques, événements ou personnages, les seuls documents écrits à la disposition de l’historien. À la fois texte et objet, idée et matière, l’inscription est complexe dans sa définition, variable dans sa forme et dans son contenu, changeante au cours du temps et au gré des usages locaux.
    Les inscriptions constituent une forme singulière de la pratique graphique médiévale ; elles possèdent leurs propres modalités d’élaboration, de la composition du texte à son exposition en passant par sa réalisation matérielle, et un fonctionnement particulier en termes de communication et de transmission de l’information. Elles ne peuvent pas être ignorées par le médiéviste, pas plus qu’elles ne doivent être analysées sans prendre en compte les spécificités de la pratique épigraphique au sein du panorama des cultures écrites médiévales.
    Or l’utilisation d’une inscription dans la constitution du discours historique reste la plupart du temps anecdotique ; elle n’apparaît jamais comme indispensable et se limite de fait à l’illustration. Son emploi est de l’ordre de l’exotique. Partant, l’inscription, en tant qu’argument historique, tire sa valeur scientifique de sa nouveauté, de son originalité, de l’effet de surprise, plus que de sa pertinence historique. C’est en histoire de l’art que les mentions épigraphiques sont les plus fréquentes ; on recherche dans les inscriptions l’argument définitif en termes de datation ou d’attribution. L’historien ne trouve quant à lui trop souvent dans l’épitaphe ou le monument funéraire que l’occasion d’illustrer visuellement son propos. Dans les deux cas, les inscriptions font rarement l’objet d’une étude pour elles-mêmes, pour ce qu’elles nous apprennent des usages graphiques médiévaux, ce qui constitue évidemment une réduction extrême de l’importance historique d’un objet qui est sans doute, au moins à partir de la seconde moitié du XIIe siècle, l’élément inscrit avec lequel les hommes et les femmes du Moyen Âge ont le plus de familiarité en raison de son omniprésence, en particulier en milieu urbain.
    Partant de ce constat et inspirées par les grandes tendances de la médiévistique contemporaine, des travaux récents ont montré l’intérêt de la documentation épigraphique pour l’étude de la sacralité au Moyen Âge, de l’élaboration des images ou encore des pratiques funéraires. Ils ont également attiré l’attention sur les difficultés liées à l’établissement du texte et du contexte des inscriptions.
    En effet, l’utilisation de la documentation épigraphique dans la constitution du discours historique n’est pas chose aisée. D’abord parce que la définition de ce que l’on peut regrouper sous le terme générique d’inscription reste très flottante. Si l’on préfère aujourd’hui la définition fonctionnelle, à savoir qu’une inscription doit servir à la communication d’une information auprès du plus grand nombre et pour la plus longue durée (R. Favreau), à la définition formelle des historiens de l’Antiquité, à savoir un texte inscrit sur un matériau dur et durable, les contours de la documentation restent flous et les objets inscrits qui la composent très divers. Ensuite, parce que l’on saisit encore avec difficulté la personnalité du scripteur d’une inscription, personnalité individuelle, collective ou plus certainement pluralités d’auteurs/acteurs partageant compétences intellectuelles et savoir-faire techniques dans la réalisation d’un objet complexe. Enfin, parce que la réalité de la réception du texte épigraphique est hypothétique ; à la multiplication des inscriptions illisibles, voire invisibles s’ajoutent les conditions fluctuantes de la réception et l’impossibilité de procéder à une archéologie des réceptions possibles. L’inscription, si on ne peut plus douter aujourd’hui de son importance dans la familiarité des médiévaux avec les phénomènes graphiques, reste encore relativement insaisissable !
    Une fois que l’on a pris en compte ces trois difficultés majeures, constitutives du phénomène épigraphique, le médiéviste se trouve dans tous les cas face à un objet inscrit hypercontextualisé, non seulement parce qu’il est par essence gravé ou pensé pour un lieu précis, à l’intérieur ou à l’extérieur d’un édifice, pour un monument funéraire ou un ensemble de peintures murales, mais aussi parce que, bien que pensée pour la durée, l’inscription dépend toujours de circonstances précises de communication. Ancrées dans un hic et nunc, les conditions de la réception épigraphique fabriquent toujours des moments uniques de lecture (V. Debiais) ; ce sont ces moments que l’analyse des inscriptions cherche à recréer, en pensant le document épigraphique dans un environnement changeant, vivant, cumulatif. Isolées les unes des autres dans le cadre des éditions de texte, les inscriptions doivent en réalité être lues en réseau, les unes à la suite des autres ou en résonance d’un lieu à l’autre de l’édifice dans lequel elles ont été tracées. Les entreprises nationales de publication ont tendance à offrir une vision muséographique des inscriptions, dans une monumentalisation et une fixation de la documentation qui ne correspond pas à la pratique dynamique de conception, d’affichage et d’utilisation des inscriptions.
    La constitution des corpus pour les inscriptions médiévales alterne, depuis une dizaine d’années, des périodes de production intense et des parenthèses plus ou moins prolongées, en fonction des disponibilités économiques et humaines des institutions universitaires ou des débats parfois stériles qui animent les éditeurs autour de l’avancement des corpus ou de l’établissement des normes d’édition. Le chercheur trouve toutefois à sa disposition des collections documentaires sérieuses et étendues (plus de 4 000 inscriptions publiées pour la France, 25 000 pour l’Allemagne, 1 500 pour l’Italie par exemple) pour travailler sur l’objet épigraphique, qu’il soit historien des langues, des formes ou des idées. L’absence d’harmonisation des normes de publication à l’échelle européenne est le reflet des liens qu’entretient l’épigraphie avec les autres disciplines de l’érudition (paléographie et diplomatique principalement) auxquelles elle emprunte la plupart de ses principes et, parfois avec moins de bonheur, son vocabulaire. C’est pourtant dans une synergie avec les autres « sciences auxiliaires » de l’histoire médiévale que l’épigraphie est appelée à s’inscrire dans les années à venir. Il deviendra ainsi possible d’obtenir une meilleure compréhension des phénomènes d’écriture exposée (A. Petrucci), de la valeur juridique ou probatoire des inscriptions ou encore du rôle des inscriptions dans le marquage des espaces publics.

    Vincent DEBIAIS, 24 septembre 2015
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  • Bibliographie

    NOTE : English translation is in progress 

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    De l’usage des inscriptions

    - DEBIAIS Vincent, Messages de pierre. La lecture des inscriptions dans la communication médiévale, Turnhout, Brepols, 2009.
    - FAVREAU Robert, Épigraphie médiévale, Turnhout, Brepols, 1997.
    - PETRUCCI Armando, « Aspetti simbolici delle testimonianze scritte », dans Simboli e simbologia nell’alto medioevo. II, Spolète, Centro italiano di studi sull’ alto medioevo, 1976, p. 813-844.
    - PETRUCCI Armando, Jeux de lettres. Formes et usages de l’inscription en Italie (XIe-XXe siècle), Paris, Éditions de l’EHESS, 1993 (1re éd. en italien : 1980).
    - TREFFORT Cécile, Paroles inscrites. À la découverte des sources épigraphiques latines du Moyen Âge, Rosny-sous-Bois, Bréal, 2008.

    Vincent DEBIAIS, 28 novembre 2012
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