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... cursus rhythmic

  • De l’usage du cursus rythmique en Histoire médiévale

    NOTE : English translation is in progress 

    Benoît GRÉVIN

    (Chargé de recherche - CNRS, Laboratoire de Médiévistique Occidentale de Paris)


    Le cursus rythmique est un type d’ornementation employé dans certains registres de la prose latine tardo-antique et médiévale. Il est fondé sur la recherche de « cadences accentuelles » aux pauses mineures (ponctuation faible) et majeures (ponctuation forte) de la phrase. On fait alterner dans un certain ordre des syllabes accentuées et non accentuées, en vue de musicaliser le texte. Aux époques d’utilisation intensive du cursus (Ve-VIe s., puis, avec la renaissance de la phraséologie d’État, XIIe-XIVe s.), les rédacteurs privilégient trois schèmes (cursus velox : imperatórie majestátis ; cursus planus : dúra subíre ; cursus tardus : áspera víncere). La pratique en est théorisée à partir de la fin du XIIe siècle dans des traités qui livrent des indices sur la perception du cursus par les lettrés et les idées qui étaient associées à son emploi : beauté rhétorique, accélération (velox) ou ralentissement (tardus) de la phrase… Le cursus envahit, au XIIe et surtout au XIIIe siècle, la prose latine. Fortement associé à l’ars dictaminis, il solennise les textes travaillés dans les chancelleries, orne les périodes des lettres ou traités de style soutenu. La prose rythmée ainsi obtenue est particulièrement réservée à l’expression solennelle du pouvoir papal, impérial ou royal, loin du latin scolastique ou des techniques souvent plus simples de l’ars praedicand (sermon).
    L’usage que les historiens des textes médiévaux font du cursus est restreint. Son étude est une ars subtilior, d’ordinaire réservée aux spécialistes du médiolatin. Depuis la redécouverte du cursus par Noël Valois à la fin du XIXe siècle, les principales recherches ont été menées dans deux directions. Il s’est agi d’une part de discerner les grandes inflexions dans l’emploi du cursus, de son premier apogée tardo-antique (chancellerie papale du VIe siècle) jusqu’à sa disparition progressive (XVe siècle). La perspective est ici à la fois littéraire et diplomatique, avec une attention particulière pour l’évolution des pratiques de la chancellerie papale, et de celles (royales ou princières) qui l’imitent. D’autre part, les méthodes d’analyse et de comptage des fréquences rythmiques des textes médiolatins ont abouti, depuis les années 1960, à la multiplication d’études statistiques sur les fréquences du cursus rythmique. Il s’agit surtout de mesurer des écarts stylistiques entre différents textes, en jaugeant les différences d’intensité et de fréquence dans l’emploi des différents schèmes. Ces instruments à double tranchant (les méthodes de comptage sont multiples) sont utilisés par des spécialistes de la littérature médiolatine dans leurs querelles d’attribution ou d’authenticité. La « guerre du cursus » la plus célèbre des dernières années a ainsi vu les défenseurs ou détracteurs de l’attribution à Abélard et Héloïse d’une correspondance latine anonyme arguer des fréquences rythmiques de ces textes pour en déplacer la date de composition. Le cursus devient alors le critère ultime pour prouver qu’un texte a été composé par tel auteur, à telle époque. Cette méthode a ses dangers, car elle repose sur une conception « individuée » de la littérature médiévale, où l’on suppose que les auteurs ont des styles propres en fonction de leur sensibilité. Or on a pu mettre en évidence qu’un même rédacteur utilise le cursus de manière radicalement différente, selon qu’il écrit dans différents registres...
    Une autre approche de l’usage du cursus vise à souligner le rôle de ces ornementations dans la stratégie rhétorique déployée par le rédacteur. Cette démarche est légitime, car négliger la dimension rythmique de la construction textuelle des proses rythmées médiévales revient à passer à côté d’un des paramètres les plus importants de leur construction. Elle ne peut prétendre à une pleine scientificité : en l’absence de témoignages contemporains, l’appréciation des effets produits à l’intérieur de tel texte (encyclique, loi, mandat, traité littéraire…) par telle séquence rythmique reste subjective, et relève d’une démarche herméneutique qui peut toujours être contestée. Cette subjectivité d’interprétation s’étend en partie au repérage du cursus lui-même. Seule la reconstitution (souvent problématique) de la ponctuation médiévale du texte permettrait d’indiquer les emplacements où le lettré a dû recourir au cursus par obligation. Faute d’une telle certitude, il est impossible de savoir si certains effets rythmiques analysés ne sont pas dus au hasard plutôt qu’à une volonté rédactionnelle. En effet, les trois schèmes velox, planus et tardus recouvrent plus ou moins la moitié des possibilités statistiques de succession accentuelle des mots avant la pause dans n’importe quel texte latin. Il faut donc que la fréquence de ces schèmes dans le texte soit très élevée, ou qu’ils apparaissent avec une régularité quasi-mathématique à la fin des phrases, pour être sûr que l’on n’invente pas des raffinements rythmiques en fait fortuits…
    L’étude du cursus rythmique semble donc menacée d’un double écueil : elle dérive entre une interprétation statistique « scientiste » et des analyses rhétoriques menacées par la subjectivité. Qui plus est, l’une et l’autre excluent la majeure partie des historiens. Il existerait pourtant au moins deux raisons de ne pas confiner ces enquêtes dans une tour d’ivoire disciplinaire. La première est que la mode généralisée du cursus rythmique aux XIIe et XIIIe siècles a conditionné la phraséologie du latin « étatique » des chancelleries. La recherche répétée des alliances de termes entrant dans les moules des trois schèmes rythmiques a créé nombre d’automatismes. La reconstitution de ces procédés d’écriture « semi-formulaires » dépendant du cursus est à peine esquissée. Tels sont les jeux de substitution qui permettaient aux notaires de varier les préambules et autres parties « littérairement » inventives de leurs actes à partir d’un canevas prédéfini. Ces procédés dépendaient de la substitution dans les séquences rythmées de termes sémantiquement et rythmiquement équivalents (inténsius animéntur=exciténtur=inciténtur=solidéntur…). Étudier l’importance du cursus dans la structuration de cette phraséologie permettrait donc d’élucider une part notable des procédés de composition textuels à la base des langages administratifs et politiques de l’Europe moderne.
    La seconde est que l’emploi du cursus rythmique ne s’est pas limité, aux XIIIe et XIVe siècles, au latin. Cette technique a eu un impact sur la formation des langages administratifs en langue vulgaire, en italien assurément, mais aussi, sans doute, en catalan et en castillan, voire en allemand et en anglais… Ici, tout reste à peu près à faire, car les cloisonnements disciplinaires entre latinistes et spécialistes de ces diverses langues, comme entre historiens et littéraires, ont empêché une prise de conscience de l’ampleur du champ à explorer. Il est vrai qu’il faut penser la création de ces textes « vulgaires » à travers le prisme de modèles pragmatiques latins, et analyser des textes administratifs avec des méthodes littéraires…
    Les problèmes liés à l’étude du cursus sont en définitive symptomatiques des limites d’une « nouvelle histoire textuelle », censée avoir rapproché l’historien des textes. Un marqueur stylistique qui devrait être au centre de la réflexion sur la formation des langages étatiques se retrouve otage de méthodes d’analyse exclusivement littéraires et philologiques. La technicité d’un objet d’étude maintient ici intactes des barrières disciplinaires censément abolies.

    Benoît GREVIN, 29 janvier 2013
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  • Bibliographie

    NOTE : English translation is in progress 

    De l’usage du du cursus rythmique

    - BOURGAIN P., « Style professionnel et style personnel : les différents niveaux stylistiques chez Alain Chartier, secrétaire de Charles VII », dans Cancelleria e cultura nel Medio Evo, Città del Vaticano, 1990 , p. 169-186.
    - GREVIN B., « L’empire d’une forme. Réflexions sur la place du cursus rythmique dans les pratiques d’écriture européennes à l’automne du Moyen Âge (XIIIe-XVe siècle) », dans ‘Parva pro magnis munera’. Études de littérature tardo-antique et médiévale offertes à François Dolbeau par ses élèves, M. Goullet dir., Turnhout, 2009, p. 869-870.
    - JANSON T., Prose Rhythm in Medieval Latin from the 9th to the 13th Century, Stockholm, 1975.
    - ORLANDI G., Scritti di filologia mediolatina, Florence, 2008.
    - VALOIS N., « Étude sur le rythme des bulles pontificales », Bibliothèque de l’École des chartes, 42 (1881), p. 161-198.

    Benoît GREVIN, 24 janvier 2013
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