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... sources bancaires

  • De l’usage des sources bancaires

    Matthieu SCHERMAN

    Membre de l’École française de Rome


    Quel usage faire des sources bancaires ? Pour comprendre les enjeux posés à la recherche par cette documentation à la fois très particulière et hautement stratégique de l’histoire tardo-médiévale, il est bon de rappeler les conditions de sa naissance, mais aussi celles – hautement idéologisées – de leur analyse et de leur exploitation. Au centre des réflexions sur la naissance du capitalisme, la source bancaire est en effet un objet d’histoire qu’il s’avère difficile (ou illusoire ?) de « neutraliser ».
    C’est aussi, un ensemble documentaire qui pose des problèmes de lecture et de traitement spécifiques. L’apprentissage par les banquiers des normes d’enregistrement a abouti à la création de livres standardisés, que les registres soient tenus en partie double, notamment pour les compagnies toscanes, ou en partie simple. D’apparence aride, comportant une litanie de chiffres et de noms, les écrits provenant de l’activité des marchands-banquiers, les registres comptables en particulier, offrent pourtant une très grande quantité d’informations aptes à apporter de multiples éclairages à l’histoire économique et sociale.
    Si l’ensemble des pays de l’Europe occidentale ont produit – et conservent – des sources bancaires assez précoces (XIIIe-XIVe siècles), l’Italie, et en particulier la Toscane, apparaît comme l’aire privilégiée de conservation des sources bancaires au Moyen Âge grâce, notamment, à la puissance des grandes compagnies de marchands-banquiers qui ont essaimé des agences dans les principales places financières européennes : avant tout Bruges, la plus importante place du Nord-Ouest européen, mais aussi à Genève ou encore Londres et Barcelone.
    L’intérêt suscité par les sources bancaires peut être étroitement connecté aux inflexions contemporaines de l’histoire économique, et aux débats alors particulièrement intenses sur l’essence du capitalisme.
    Federigo Melis (1914-1973), dans ses nombreuses et différentes études échelonnées sur une vingtaine d’années, a apporté une connaissance approfondie sur l’origine des banques, en particulier toscanes, leur organisation, leur fonctionnement et leur rôle dans l’économie. Ayant une formation d’économiste, il a enseigné la comptabilité et son histoire. Il a fait travailler de nombreuses personnes sur la documentation bancaire et est l’initiateur de la fondation de l’Istituto Datini, grand centre d’histoire économique. L’Istituto se trouve à Prato, là où la documentation du marchand Francesco di Marco Datini actif de la fin du XIVe siècle au début du XVe siècle a été retrouvée. Dans son histoire de la comptabilité publiée en 1950, il considère les documents issus des banques comme étant les documents les plus significatifs de l’histoire économique ; des documents qui, selon lui, n’ont pas été assez mis à contribution. Signe de son époque, il s’est intéressé à la « naissance du capitalisme » et il a cherché les origines de la banque ainsi que des premières utilisations des différents instruments de change en instruments de crédits. Son œuvre demeure indispensable pour qui souhaite se lancer dans l’étude d’un registre comptable. De même, les travaux de Raymond De Roover, notamment sur la place de Bruges et sur les Médicis, sont riches d’enseignements. Sur les techniques de la lettre de change, le chapitre 6 de sa magistrale étude des Médicis est d’une grande limpidité. Il permet aisément, à l’aide d’exemples, de comprendre le fonctionnement de cet instrument utilisé par l’ensemble des acteurs du secteur de la banque européenne. R. De Roover est un des principaux représentants, avec Abbott Payson Usher qui a travaillé sur les places catalanes et a lui aussi cherché à déterminer l’origine de la banque, de la Business history américaine.
    Depuis les études de F. Melis et de R. De Roover, nombreuses sont les monographies familiales qui sont venues étoffer les connaissances sur les familles de marchands-banquiers, surtout toscanes, en présentant leurs parcours et leurs affaires. Par ailleurs, l’absolue domination des banquiers italiens sur les places européennes, avancée par les premiers historiens de la banque, a été fortement nuancée, notamment par des études des années 1990 portant sur la Belgique et les Pays-Bas. Elles ont montré que les financiers locaux n’étaient pas « en retard » par rapport aux techniques italiennes et qu’ils étaient très bien positionnés comme intermédiaires entre les étrangers et les locaux.
    En outre, Yves Renouard a démontré l’intérêt pour la papauté de la présence des banquiers toscans : ces derniers permettaient les transferts d’argent de la chrétienté européenne vers Avignon au XIVe siècle. Il reste à utiliser les données des nombreux registres des banques du XVe siècle pour compléter l’histoire des transferts vers la papauté, mais aussi la place des Toscans comme intermédiaires avec les populations locales. Sans banquiers italiens, il leur aurait été plus difficile d’obtenir les bulles, les bénéfices ou encore les dispenses matrimoniales émanant de la cour pontificale.
    Durant les dernières décennies du XXe siècle, deux historiens ont renouvelé les approches sur la banque menant à une meilleure connaissance de l’organisation du système économique européen. Les réflexions menées par Reinhold Mueller et Richard Goldthwaite ont mis en évidence l’organisation des mouvements commerciaux et financiers européens de la Toscane et de la place de Venise. R. Mueller, en étudiant le marché des changes depuis Venise et l’usage des lettres de change comme instrument majeur du crédit dans l’espace européen, a affiné notre compréhension de l’histoire économique de l’Europe. De telles études mettent en évidence la nécessité de mettre à profit les documents comptables pour éclairer l’histoire économique de l’Europe au Moyen Âge.
    Les sources bancaires offrent des regards uniques sur le commerce et la circulation des marchandises mais aussi sur les modalités de mise en écritures de l’ensemble des opérations. On approche ainsi les structures mentales des opérateurs de l’époque. De la sorte, la documentation issue des actions des marchands-banquiers permet d’aborder un ensemble considérable de sujets de l’histoire économique et sociale. Il faut maintenant pousser plus en avant les réflexions sur les acteurs eux-mêmes en se posant, par exemple, la question de leur place dans la construction de leur propre espace dans l’Europe médiévale.
    En effet, les comptes des agences bancaires offrent un observatoire sans égal pour étudier de manière plus approfondie les réseaux, les circulations et les emboîtements des espaces européens. Ce sont toutes les échelles économiques qui peuvent être approchées par le biais des sources des grandes compagnies bancaires, du marché des crédits locaux aux grands courants d’échanges internationaux.
    Il reste à analyser en profondeur l’organisation d’une de ces grandes sociétés et de comparer les compagnies entre elles afin de mettre en lumière les pratiques communes ou encore les profils différents concernant la part des opérations de changes dans le volume des affaires par rapport aux marchandises et les constructions de réseaux variées de ce « tout petit monde » puissant. En effet, il s’agit d’une petite minorité, mais une minorité dont les actions sont primordiales pour la constitution des structures économiques et commerciales du continent européen. Ainsi, de larges pans de l’histoire économique doivent encore être examinés à travers les sources bancaires de la fin du Moyen Âge. Mais c’est surtout en menant des recherches collectives autour de ces sources que l’on aura le plus de chances de renouveler nos connaissances dans les années qui viennent.

    Matthieu SCHERMAN, 17 juillet 2013
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  • Bibliographie

    De l’usage des sources bancaires

    - DE ROOVER Raymond, The Rise and decline of the Medici Bank, 1397-1494, Cambridge, Harvard University Press, 1963 (un complément à une première version de 1948).
    - EDLER DE ROOVER Florence, Glossary of Mediaeval terms of business, Italian series, 1200-1600, Cambridge, the Mediaeval Academy of America, 1934.
    - MELIS Federigo, Aspetti della vita economica medievale, studi nell’Archivio Datini in Prato, Florence, L. S. Olschky, 1962.
    - MUELLER Reinhold C., The Venetian Money Market. Banks, Panics, and the Public Debt, 1200-1500, Baltimore, Johns Hopkins University Press, 1997.
    - GOLDTHWAITE Richard A., Banks, Palaces and Entrepreneurs in Renaissance Florence, Aldershot, Variorum, 1995.

    Matthieu SCHERMAN, 17 juillet 2013
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