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... roi arthur

  • De l’usage du roi Arthur en Histoire médiévale

    Alban GAUTIER

    Maître de conférences à l’université du Littoral Côte d’Opale (Boulogne-sur-Mer)


    Le roi Arthur a-t-il quelque chose à apporter aux historiens médiévistes ? Ou, en d’autres termes, que peuvent-ils faire de lui et de l’immense variété de textes, d’images, d’idées et de récits qui évoquent cette figure, mais aussi les chevaliers de la Table Ronde, le Graal et tous les motifs qui constituent ce qu’il est convenu d’appeler la « matière de Bretagne » ? La question n’est pas seulement rhétorique. Pendant longtemps, surtout au sein de la médiévistique française, les historiens stricto sensu se sont tenus à l’écart du corpus arthurien, l’abandonnant aux littéraires ou aux historiens de l’art. Les raisons de ce relatif désintérêt sont diverses : elles vont d’une certaine méfiance à l’égard de la fiction – à laquelle ils ont bien souvent préféré les sources « documentaires », si possible quantitatives – au postulat longtemps défendu dans le monde de la critique littéraire, y compris chez les médiévistes, selon lequel l’œuvre pouvait et même devait être étudiée sans se perdre dans les méandres du « contexte ».
    Les choses ont commencé à changer en France à partir des années 1980, et plus encore au cours de la dernière décennie. Car « Arthur » a, de fait, des choses à dire à l’historien. Pour simplifier, celui-ci peut faire trois usages principaux du corpus arthurien : le premier a trait à la recherche des origines de la légende, au cours du haut Moyen Âge ; le second consiste à utiliser le corpus pour construire un discours historique sur la période où il a été composé, à savoir les XIIe-XVe siècles ; le troisième touche aux perceptions contemporaines de la geste arthurienne et, à travers eux, aux modes de diffusion du savoir sur le Moyen Âge dans la société. En suivant désormais ces trois pistes de façon plus systématique, les historiens médiévistes français ont rejoint leurs homologues anglophones chez qui, pour ne donner qu’un seul exemple, le problème de l’historicité d’Arthur a été régulièrement posé et débattu par des historiens universitaires depuis l’entre-deux-guerres.
    La recherche du « Arthur historique » pourrait apparaître comme une chimère : une histoire des Anglo-Saxons parue au début des années 1980 parle ainsi de « l’intérêt inépuisable, mais plutôt ridicule, à chercher qui était le “vrai” Arthur ». S’il est vrai que la question a entraîné la parution de beaucoup d’ouvrages de très mauvaise qualité – les reproches que l’on peut faire à cette production pléthorique allant de l’insuffisance du regard critique à l’ésotérisme le plus grossier – on doit néanmoins constater que cette recherche n’a pas été stérile puisqu’elle a permis la publication d’un nombre important de bons livres d’histoire. Tous ces ouvrages, qu’ils concluent à l’existence du personnage historique, qu’ils la nient ou qu’ils adoptent un agnosticisme prudent, ont permis de mieux étudier les Ve-VIe siècles insulaires (époque où Arthur est situé par les plus anciens textes) et les siècles suivants (pendant lesquels ces textes ont été composés). En effet, le premier texte qui mentionne le personnage d’Arthur est l’Historia Brittonum, œuvre anonyme composée dans le Nord du pays de Galles dans la première moitié du IXe siècle : Arthur n’y apparaît pas encore comme un roi, mais comme un guerrier (miles) des environs de l’an 500, luttant contre les envahisseurs saxons et auquel sont associés des mirabilia, faits extraordinaires de nature quasi magique. Chercher Arthur dans cette Historia Brittonum et dans une grande diversité de sources textuelles, archéologiques ou épigraphiques étudiées pour l’occasion, a ainsi constitué un puissant levier d’enquête au cœur des « siècles obscurs » de l’histoire britannique. Bien qu’aujourd’hui dépassés, les livres de John Morris ou de Leslie Alcock ont été en leur temps des ouvrages majeurs qui ont ouvert le débat et ont entraîné en retour les travaux critiques d’Ian Wood, David Dumville, Oliver Padel et tout récemment Guy Halsall. Ainsi, Nick Higham a pu établir que l’intégration du personnage d’Arthur dans l’historiographie s’était faite dans le contexte politique précis de l’affermissement du pouvoir de Merfyn Frych, roi de Gwynedd (Nord du pays de Galles), au début du IXe siècle ; la connaissance de ce roi, mais aussi celle de l’écriture de l’histoire dans le monde insulaire, en ont été éclairées en retour.
    La matière de Bretagne éclaire aussi l’historien sur de nombreux aspects du second Moyen Âge, depuis la « culture matérielle » jusqu’à l’« idéologie », pour employer des termes couramment utilisés dans la seconde moitié du XXe siècle. Mais si les historiens ont depuis longtemps cherché dans la fiction des récits et des situations leur permettant d’illustrer leur vision du Moyen Âge, celle-ci était le plus souvent construite à partir d’autres sources. Partir des textes arthuriens pour élaborer un discours sur le XIIe ou le XIIIe siècle n’est pas un procédé fréquent avant les années 1980, date à laquelle Michel Pastoureau, Jean Flori et quelques autres ont commencé à disputer aux littéraires l’usage des textes arthuriens classiques, marchant là encore sur les traces de quelques grands prédécesseurs étrangers comme le romaniste allemand Erich Köhler. Chez l’historien, l’étude (par exemple) de l’institution et de l’idéal chevaleresques n’est pas menée uniquement dans le but de comprendre la logique des textes, mais pour proposer un discours plus vaste sur la société et les « mentalités » du milieu où évoluaient un Chrétien de Troyes ou un Thomas Malory. Il est vrai que tout discours historique qui se fonde sur l’étude de telles sources est sujet à discussion, pour la simple raison que ces textes sont de la fiction, et la réflexion méthodologique à ce sujet s’est peu à peu affinée. On mentionnera ici deux entreprises particulièrement abouties : celle d’Amaury Chauou, parti en quête d’une « idéologie Plantagenêt » dans les textes du XIIe siècle ; et surtout celle de Martin Aurell, qui a déployé les potentialités de cette méthode d’investigation pour explorer de nombreuses dimensions de la société et des représentations du Moyen Âge central.
    La place qu’occupe l’univers arthurien dans la culture populaire de ce début de XXIe siècle interroge aussi l’historien et peut l’amener à se positionner, tant pour ce qui concerne le champ du discours scientifique que dans le marché des biens culturels. Il y a là un « créneau » porteur, et aussi un moyen d’accroche pour la diffusion de la connaissance historique. Les ouvrages sur « le vrai et le faux dans Kaamelott », les dossiers thématiques sur les Celtes ou sur la chevalerie dans des revues de vulgarisation, les travaux d’archéologues en prise avec la mode de la reconstitution historique, les débats organisés par un ciné-club étudiant sur un film prétendant raconter l’histoire d’Arthur, la création d’un « Centre de l’imaginaire arthurien » comme celui de Comper près de Rennes, sont autant d’« usages du roi Arthur » que l’historien professionnel se doit de questionner. Car des médiévistes, historiens ou non, s’investissent de fait, de façon plus ou moins réflexive, dans la pratique et dans l’étude du « médiévalisme », où Arthur occupe une place de choix. Peut-on, doit-on sacrifier à ces usages ? La question dépasse celle du seul roi Arthur, et je dirai seulement qu’une telle attitude est à mes yeux à la fois possible et nécessaire, au risque de deux écueils : d’une part voir le discours historien dilué dans un Moyen Âge de pacotille ; d’autre part devenir inaudible. S’il veut naviguer en sûreté entre ces deux écueils, le médiéviste n’a d’autre choix que de se faire contemporanéiste, sociologue, médiologue, et bien d’autres choses.

    6 septembre 2013
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  • Bibliographie

    De l’usage du roi Arthur

    - HIGHAM N. J., King Arthur. Myth-Making and History, Londres/New York, Routledge, 2002.
    - AURELL M., La légende du roi Arthur, 550-1250, Paris, Perrin, 2007.
    - GAUTIER A., Arthur, Paris, Ellipses, 2007.
    - CHAUOU A., Le roi Arthur, Paris, Seuil, 2009.
    - Point de vues [Dossier sur Arthur et les historiens], Médiévales, vol. 49, automne 2010, p. 171-193.
    - HALSALL G., Worlds of Arthur. Facts and Fictions of the Dark Ages, Oxford, Oxford University Press, 2013.

    Alban GAUTIER, 6 septembre 2013
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