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  • De l’usage des cartes en Histoire médiévale

    Emmanuelle VAGNON

    Chargée de recherche CNRS au LAMOP


    L’usage des cartes en histoire médiévale s’entend dans deux registres différents et complémentaires. Il s’agit, dans le premier cas, de l’usage des cartes médiévales, c’est-à-dire des documents issus du Moyen Âge, cartes, mappemondes, plans, schémas cartographiques hérités d’une époque comprise conventionnellement entre le Ve et le XVIe siècle ; dans le deuxième cas, on parlera de cartes de médiévistes, outils réalisés par les historiens pour représenter des données historiques dans leur dimension géographique, permettant par exemple la reconstitution d’un terroir ou d’un paysage urbain. Une variante de cette production cartographique des historiens mériterait un article à part entière : il s’agit des atlas historiques, élaborés dès le XIXe siècle, qui donnent à voir des synthèses et des évolutions : « le gothique en 1300 », « les frontières du royaume de France entre 1100 et 1400 », etc. Ces deux axes de recherche opposés – étude des cartes anciennes et reconstitution cartographique – tendent tous deux, mais de manière très différente, à comprendre la perception et l’utilisation de l’espace au Moyen Âge (cf. De l’usage de l’espace…, par Hélène Noizet).
    Considérons le premier usage. L’étude des cartes médiévales relevait au XIXe siècle de l’histoire de la géographie, présentée alors comme l’histoire du progrès de l’humanité – celle-ci étant souvent ramenée à l’Europe occidentale, conquérante et coloniale – dans la connaissance du globe terrestre et de ses habitants (John K. Wright, Sir Charles R. Beazley). Les cartes médiévales occidentales étaient dès lors rejetées dans un entre-deux bien connu des médiévistes, une époque sombre et attardée entre l’apport scientifique de l’Antiquité grecque et les grandes découvertes de la Renaissance, avec néanmoins vers le XIIe siècle l’éclairage de la géographie arabe. On opposait aussi les mappemondes, schéma de l’ensemble du monde, considérées comme le reflet d’un savoir monastique figé, et les cartes marines apparues au XIIIe siècle, réputées traduire « l’expérience », valorisée, des navigateurs. La valeur intellectuelle des cartes n’était donc perçue que de manière téléologique, en fonction de systèmes de représentation élaborés à l’époque moderne.
    Cette historiographie vieillie a été renouvelée à partir des années 1980, par la publication, toujours en cours, de la monumentale History of Cartography (Chicago). L’entreprise, collective et internationale, part d’une réflexion épistémologique qui, malgré son évidence, n’est pas toujours prise en compte par les historiens : une carte, qu’elle soit ancienne ou contemporaine, n’est jamais un objet neutre, une portion de territoire plus ou moins habilement ramenée à l’échelle d’une feuille de parchemin ou de papier. Il s’agit toujours de la mise en image d’informations d’ordre spatial, donc d’un document élaboré, soigneusement construit en fonction d’objectifs précis et selon des conventions de représentations qui varient dans l’espace et dans le temps. Par conséquent, on ne peut traiter l’évolution de la cartographie sous le seul angle de l’accroissement des connaissances. Il convient de s’intéresser également aux contextes de productions, aux techniques et savoirs scientifiques qui permettent de réaliser les cartes, et aux finalités de celles-ci. Le « Moyen Âge occidental » est ainsi traité dans The History of Cartography comme une unité culturelle, historiquement située, où se déploient plusieurs types de cartographies spécifiques (mappemondes, cartes marines, schémas de villes...). En parallèle, dans d’autres parties de l’ouvrage, sont traitées d’autres unités spatiales et culturelles : l’Antiquité gréco-romaine, les mondes arabo-musulmans, l’Asie du Sud-Est avant le XVIe siècle, etc., sans exclure, bien au contraire, les comparaisons et les transmissions.
    Une telle démarche a pour objectif la compréhension d’un rapport anthropologique à l’espace, différent selon les aires culturelles, et formalisé dans les cartes de l’époque étudiée. Cette approche a pu, à un certain moment, susciter la question suivante : est-ce la perception de l’espace (comme celle du temps) qui change selon les époques et les cultures, ou est-ce seulement la forme que prennent les représentations de l’espace qui sont culturellement déterminées ? En ce domaine, le terrain de l’histoire des mentalités, exploré naguère par Jacques Le Goff ou Michel Zink, est demeuré mouvant et il est sans doute impossible de reconstituer ce que pouvait être, dans son ensemble, « l’imaginaire de l’homme médiéval ». En revanche, on peut déterminer quelles étaient les conventions de représentation et les pratiques de l’espace en vigueur, et il est pour cela indispensable de commencer par l’analyse serrée des documents eux-mêmes. À cet égard, le renouvellement historiographique s’est accompagné ces dernières années d’un approfondissement de l’étude des cartes par des méthodes relevant de la philologie, de la codicologie et de l’édition critique (Patrick Gautier Dalché). Les cartes médiévales sont des documents à la fois iconographiques et textuels ; elles doivent donc être analysées selon une critique externe (date, forme, écriture, support, contexte historique et scientifique, intertextualité...) et une critique interne (analyse philologique et sémiologique, étude du style artistique), si bien que le contenu informatif des documents cartographiques médiévaux, répétitif, est parfois moins révélateur, pour leur donner sens, que l’environnement dans lesquels on les trouve et les textes qui leur sont associés. La carte médiévale apparaît dès lors avant tout comme un document de l’histoire intellectuelle et culturelle du Moyen Âge
    Doit-on pour cela abandonner l’idée que les cartes anciennes sont des sources pour reconstituer l’espace vécu et utilisé par les acteurs médiévaux ? Certainement pas. En effet, en traduisant sous forme graphique une pratique de l’espace, mais selon des conventions cartographiques qui ne sont plus les nôtres, les auteurs de cartes voulaient transmettre à la postérité, parfois sous une forme luxueuse, une somme de connaissances qui faisaient la fierté d’une société, d’une région, d’un métier. Les mappemondes monumentales comme les cartes marines enluminées ont ainsi une fonction pédagogique et mémorielle indéniable, et délivrent une compilation de savoirs concrets sur l’espace représenté. Par ailleurs, la masse des toponymes et des indications géographiques fournis par de tels documents peut à son tour servir de base de données à l’historien de l’espace médiéval, pour reconstituer – par la cartographie assistée par ordinateur – les paysages du passé, mais aussi l’occupation des sols ou les déplacements de personnes. Il s’agit alors de transposer ces informations d’un système de représentation à un autre – de la cartographie médiévale au SIG – en tenant compte des conventions médiévales. En effet, le travail de reconstitution ou de modélisation à partir de bases de données ne peut se limiter au contenu informatif et quantitatif du document, au danger d’erreurs d’appréciation et de compréhension des données relevées. Ce travail doit nécessairement procéder d’une approche critique des sources utilisées, parmi lesquelles les informations fournies par les cartes anciennes sont comparées et analysées en fonction d’autres sources textuelles et iconographiques, et replacées dans leur contexte.
    De la sorte, les deux approches cartographiques, étude des documents anciens et reconstitution par la cartographie actuelle, se révèlent pleinement complémentaires pour comprendre les pratiques de l’espace médiéval.

    Emmanuelle VAGNON, 30 octobre 2013
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  • Bibliographie

    De l’usage des cartes

    - GAUTIER DALCHE, P., Géographie et culture. La représentation de l’espace du VIe au XIIe siècle, Ashgate, 1997 (Variorum, Collected Studies Series).
    - GAUTIER DALCHE, P., « Remarques sur les défauts supposés, et sur l’efficace certaine de l’image du monde au XIVe siècle », Perspectives médiévales, suppl. au t. 24, 1998 : La géographie au Moyen Âge. Espaces pensés, espaces vécus, espaces rêvés, p. 43-56.
    - The history of cartography, vol. 1 : Cartography in prehistoric, ancient and medieval Europe and the Mediterranean, HARLEY, J. B. et WOODWARD, D. éd., Chicago-Londres, The University of Chicago Press, 1987 ; vol. 2, 1 : Cartography in the traditional islamic and South Asian societies, ID. éd., Chicago-Londres, The University of Chicago Press, 1994. ( En ligne :http://www.geography.wisc.edu/histcart/).
    - HOFMANN, C., RICHARD, H., VAGNON, E., L’âge d’or des cartes marines, Paris, BnF-Seuil, 2012.
    - WESTREM, S., The Hereford map, Turnhout, Brepols, 2001 (Terrarum Orbis, 1).

    Emmanuelle VAGNON, 30 octobre 2013
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