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... anachronisme

  • De l’usage de l’anachronisme en histoire médiévale

    Pierre SAVY

    Maître de conférences à l’Université Paris-Est


    On peut décrire l’histoire de l’anachronisme en histoire comme composée de moments successifs, en précisant qu’il demeure encore aujourd’hui dans les pratiques des historiens quelque chose de ces différents moments (demeure-t-il alors certaines pratiques anachroniques ?). Longtemps, et alors même que les historiens traquaient les anachronismes dans les textes anciens et identifiaient ainsi certains de ceux-ci comme faux, des anachronismes d’un autre type étaient couramment commis : s’inscrivant plus ou moins consciemment dans une perspective généalogique, les historiens médiévistes parlaient par exemple de la France dès l’époque de Clovis.
    La chasse aux anachronismes prit de l’ampleur quand, contre l’idée d’un François Rabelais libre-penseur, Lucien Febvre affirma dans L’incroyance au XVIe siècle (1942) qu’il fallait « éviter le péché des péchés – le péché entre tous irrémissible : l’anachronisme ». Empruntant à un vocabulaire théologique et moral assez surprenant, il énonçait par ces mots souvent cités un interdit fondamental plaçant qui le transgressait hors de la « tribu ». Des anachronismes « matériels », Febvre passait aux anachronismes « mentaux », selon une typologie rudimentaire mais efficace : matériels les anachronismes que commet celui qui fait tirer le canon à l’époque de Jean sans Terre (Shakespeare), celui qui parle d’un archevêque de Paris au Moyen Âge ; mais il faudrait aussi se défaire des anachronismes mentaux, plus abstraits.
    Dans le sillage de Febvre, l’anthropologie historique insista sur l’absurdité consistant à plaquer sur le passé des réalités alors inexistantes ou encore impensées. Ce travail d’historicisation est un moment de savoir essentiel, comparable au travail de « dé-naturalisation » opéré par le sociologue. Mais il présente des faiblesses. À l’extrême, pour les historiens les plus convaincus de l’homogénéité et de l’altérité radicale de l’époque médiévale, la question s’est même déplacée vers le vocabulaire : par crainte de commettre un anachronisme, d’aucuns préfèrent employer des termes latins, parlant par exemple des tria regna mérovingiens ou employant la notion de potestas pour approcher une réalité médiévale jugée essentiellement intraduisible.
    Autre problème : la catégorie des anachronismes abstraits est discutable, car marquée par un fort coefficient d’indécidabilité. Comme l’écrit Jacques Rancière, nous pouvons « dire avec assez d’assurance que Diogène n’avait pas de parapluie », mais dire « que Rabelais n’a pas eu dans sa tête l’idée que la religion chrétienne était une vaste plaisanterie pose de tout autres problèmes de vérification ». En outre, l’anachronisme « n’est pas la confusion des dates, mais la confusion des époques » (Jacques Rancière encore) : le dénoncer revient à poser une époque dont les hommes ont presque tout en commun et avec laquelle, quand on sort d’elle, on n’a presque plus rien en commun. Le Moyen Âge se prête parfaitement à cette fiction ; mais ne doit-on pas douter du bien-fondé de cette fiction ?
    Une nouvelle période s’est ouverte quand d’aucuns ont remis en cause la condamnation de l’anachronisme, voire affirmé sa vertu. Sans doute peut-on trouver des fourriers, mais les textes fondamentaux sont ici ceux, étonnamment concomitants (ils datent dans leur première forme de 1992), de l’historienne de l’Antiquité Nicole Loraux et du philosophe Jacques Rancière.
    Tout d’abord, peut-on seulement condamner ce qu’on ne saurait éviter ? Sans doute ces générations de savants qui ont commis le « péché » d’anachronisme étaient-elles prises par une idéologie : mais rien ne dit que nous ne sommes pas pris de même. C’est l’inusable question aporétique de l’« objectivité ». Étonnamment, de célèbres formules de Marc Bloch servent ici « contre » Febvre : l’historien doit « comprendre le présent par le passé et le passé par le présent ». Le préjugé « réaliste » taxant d’« anachronique » l’usage des mots avant l’époque où ils apparaissent n’a pas de fondement. L’histoire part du présent, s’écrit au présent et porte sur un temps (« le passé ») auquel elle n’a nul accès sinon par ce qui, de lui, demeure présent. Selon Nicole Loraux, l’opération anachronique prend la forme d’une boucle : du présent, qui, chez bien des historiens, est à l’origine de la « pulsion de savoir », pour remonter vers le passé, puis faire retour en éclairant le passé par le présent et, plus encore, le présent par le passé.
    L’anachronisme a de surcroît des vertus d’agrément et d’économie : en est-il beaucoup parmi nos lecteurs qui, ayant enseigné l’histoire médiévale, n’ont jamais joué de cette corde, ou qui, l’ayant étudiée, n’ont pas entendu leur professeur le faire ? Seule une conception de l’histoire parmi d’autres considère les effets de surprise, d’amusement ou de plaisir comme des bénéfices répréhensibles. Ils ne sont pas l’apanage du cours – Montaillou (1975) regorge d’anachronismes : Emmanuel Le Roy Ladurie y parle de la « fidélité maffieuse » de tel de ses personnages, évoque « la stratégie napoléonienne du curé », etc. (voir Bruno Auerbach). On aime ou l’on n’aime pas, mais il ne nous semble pas que cela engage le statut du texte aussi gravement que l’affirmait Febvre. En outre, en se remettant sur le lecteur du soin de transposer à peu de frais dans le temps dont on lui parle une réalité déjà connue de lui, le procédé présente une vertu d’économie, importante dans la narration historique : étonnamment, le détour par l’anachronisme est sans doute un raccourci.
    On peut aller plus loin, et affirmer la valeur heuristique du péché d’anachronisme qui, « tel le péché originel, est aussi la source de la connaissance » (Olivier Dumoulin). Certains adhèrent à cette idée sans hésiter, convaincus de la comparabilité de tout ou du moins de l’intérêt qu’il y a à comparer toutes choses (voir Marcel Détienne). C’est aussi ce qu’affirmait en 2007 Daniel Milo, dans une perspective favorable à l’histoire expérimentale et à la « décontextualisation » :

    Dans les années 1980, quand j’ai lu Lucien Febvre sur la question de l’incroyance, je me suis dit : mais c’est n’importe quoi, c’est vraiment n’importe quoi… il est impossible que des gens du XVIe siècle aient été à ce point différents de moi. Je ne peux pas l’accepter. Ce ne sont pas des Martiens, ni des chimpanzés. Ce sont des êtres humains.

    On peut trouver l’opération féconde sans camper sur des positions si radicales. En opérant un « décentrement » (Charles de Miramon) consistant en l’étude du Moyen Âge occidental en américaniste et en celle des États-Unis contemporains en médiéviste, on voit disparaître des biais et apparaître de nouvelles perspectives. À l’extrême, lever l’interdit de l’anachronisme permet de penser la forme forte du changement, l’irruption d’un « autre temps ». Il devient possible de nommer des échecs, de comprendre ce que sont vraiment des choses qui n’ont pas porté leurs fruits – comme, peut-être, de parler de révolution pour le « tumulte » des Ciompi (Florence, 1378) ? Pour Jacques Rancière, la condamnation de l’anachronisme empêche de voir qu’« il y a de l’histoire pour autant que les hommes ne "ressemblent" pas à leur temps, pour autant qu’ils agissent en rupture avec "leur" temps […]. » Car il est clair que l’imputation d’anachronisme engage la conception d’un temps continu et linéaire : a contrario, ne pas partager cette conception menace de poser un fond commun – la « nature humaine », les structures, l’humanité… – et ainsi de voir soudain s’imposer des liens causaux ou de co-nécessité. Il faut l’assumer.
    Les « éloges de l’anachronisme » n’ont guère suscité de vocations, et la « levée d’écrou qui pesait sur l’usage de l’anachronisme » (François Dosse) paraît bien lente. Sans doute l’opération que nous proposons ici peut-elle échouer, mais il est aussi des réussites : Nicole Loraux rappelait le travail effectué en histoire ancienne avec la notion d’« opinion publique » ; en histoire médiévale, ce même concept a été importé et, plus récemment, c’est la notion d’espace public forgée par Jürgen Habermas que l’on a, en toute conscience, « rétroprojetée » au Moyen Âge (Patrick Boucheron). Maints thèmes nouveaux et longtemps conçus comme des interdits pourraient apparaître : pourquoi se refuser ces « nouveaux objets » ? Est-ce parce que l’acceptation de l’anachronisme dessine une épistémologie trop modeste, résignée à savoir l’histoire fille de son temps ? Modeste, oui, mais joyeuse, par comparaison à la logique opposée, au bout de laquelle on ne nomme plus rien, on n’utilise plus de concepts, et l’on ne parle plus qu’au singulier, dans la langue du document. Si l’on veut s’amuser et inventer, écrire une histoire médiévale ouverte, transversale et vivante, on peut admettre l’anachronisme comme inévitable et l’on pourrait même vouloir parfois le tenter.

    Pierre SAVY, 12 novembre 2013 | 13 novembre 2013
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  • Bibliographie

    De l’usage de l’anachronisme

    - AUERBACH Bruno, « L’écriture de l’histoire et l’inscription du lecteur : Montaillou (1975) entre logiques scientifiques et éditoriales », Cahiers du CRHQ, 3 (« Livres d’Histoire, lectures de l’Histoire ») http://www.crhq.cnrs.fr/cahiers/3/c3a7-Auerbach.pdf.
    - BLOCH Marc, Apologie pour l’histoire ou Métier d’historien, Paris, 1949.
    - BOUCHERON Patrick, « Au risque de l’anachronisme », Introduction à la deuxième journée du programme « L’espace public au Moyen Âge » 31 mai 2005 http://lamop.univ-paris1.fr/archives/espacepublic/Intro%2031%20mai-1.pdf.
    - DETIENNE Marcel, Comparer l’incomparable, Paris, 2000.
    - DOSSE François, « Anachronisme », dans Historiographies. Concepts et débats, 2, DELACROIX Christian, DOSSE François, GARCIA Patrick et OFFENSTADT Nicolas dir., Paris, 2010, p. 664-675.
    - DUMOULIN Olivier, « Anachronisme », dans Dictionnaire des sciences historiques, BURGUIERE André dir., Paris, 1986, p. 34-35.
    - FEBVRE Lucien, L’incroyance au XVIe siècle. La religion de Rabelais, Paris, 1942.
    - LE ROY LADURIE Emmanuel, Montaillou, village occitan de 1294 à 1324, Paris, 1975.
    - LORAUX Nicole, « Éloge de l’anachronisme en histoire », Le Genre humain, 27 (1993) (« L’Ancien et le Nouveau »), p. 23-39 ; repris dans « Les Voies traversières de Nicole Loraux. Une helléniste à la croisée des sciences sociales », Espaces temps. Réfléchir les sciences sociales. Les Cahiers / Clio. Histoire, femmes et sociétés, 2005, p. 127-139 ; et dans EAD., La tragédie d’Athènes. La politique entre l’ombre et l’utopie, Paris, 2005, p. 173-190.
    - MILO Daniel S., « "Pensez, dix minutes". Entretien réalisé par Marc Aymes et Déborah Cohen », Labyrinthe. Atelier interdisciplinaire, 26/1 (2007), p. 79-97 http://labyrinthe.revues.org/1555.
    - MIRAMON Charles de, « Peut-on comparer Moyen Âge occidental et États-Unis contemporains ? Une anthropologie décentrée de la séduction amoureuse », Genèses. Sciences sociales et histoire, 89 (2012), p. 128-147.
    - RANCIERE Jacques, « Le concept d’anachronisme et la vérité de l’historien », L’Inactuel. Psychanalyse et culture, 6 (1996) (« Mensonges, vérités »), p. 53-68.

    Pierre SAVY, 13 novembre 2013
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