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... communautés émotionnelles

  • De l’usage des communautés émotionnelles

    Laurent JÉGOU

    Maître de conférences à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne


    L’étude des émotions et des affects suscite depuis une trentaine d’années un engouement dans l’ensemble des sciences humaines. Le concept de « communautés émotionnelles », fruit de ce foisonnement épistémologique, résulte de l’insatisfaction des historiens médiévistes face à des théories qui, si elles s’avèrent fructueuses d’un point de vue heuristique, ne permettent pas de penser la complexité sociale et le changement historique. En effet, il n’existe pas, à l’époque médiévale comme à d’autres périodes historiques, un unique code affectif ; les individus adhèrent à des « communautés émotionnelles », composées d’individus qui partagent les mêmes réactions affectives, la même manière de penser, d’exprimer et de décrire les émotions. Ces communautés sociales (famille, monastère, cour, village…) peuvent être analysées à travers le prisme de leurs relations affectives, des valeurs qu’elles promeuvent et des buts qui les motivent.
    Pour le lecteur français, l’expression « communauté émotionnelle » n’est pas neuve puisqu’elle est proposée dès 1971 par les traducteurs de Max Weber pour exprimer le terme Gemeinde qui, chez Weber, désigne les groupements communautaires dont les réactions sont dictées par l’émotion irrationnelle. Cependant, il revient à l’historienne américaine Barbara H. Rosenwein, promotrice de l’emotional turn, d’avoir défini et appliqué à l’époque médiévale ce concept, d’abord dans plusieurs articles à partir de 2001, puis dans l’ouvrage éponyme Emotional communities in the early Middle Ages, paru en 2006.
    Le concept offre l’opportunité de pallier les insuffisances inhérentes aux théories adoptées en sciences humaines pour analyser les émotions. Au premier rang d’entre elles figure le paradigme éliasien, selon lequel le Moyen Âge représente une période au cours de laquelle les réactions étaient exacerbées, exprimées de manière spontanée et impulsive. Une distance est également établie avec les travaux de Gerd Althoff, pour qui la performativité des émotions médiévales n’est que mise en scène et instrument de communication symbolique. Le concept de « communautés émotionnelles » a également vocation à se substituer aux outils épistémologiques forgés par les historiens modernistes et contemporanéistes, jugés inopérants pour saisir le changement social et la complexité des affects médiévaux : celui d’« émotionologie » (Peter et Carol Steams) destiné à restituer les standards qu’une société maintient envers les émotions de base (par exemple l’american cool des années 1920) ; celui de « régimes émotionnels » (William Reddy) qui cherche à identifier la variation des normes émotionnelles imposées ou privilégiées par le groupe dominant selon les lieux et les époques. Ces concepts englobants ne permettent pas de traduire la complexité des réactions émotives qu’expriment les textes, de saisir l’enchevêtrement des communautés qui cohabitent, se confrontent ou s’interpénètrent dans un même temps et surtout se révèlent inadaptés pour appréhender le rôle exercé par les émotions dans la construction/déconstruction des relations sociales.
    En effet, les communautés émotionnelles sont des communautés sociales, sans que les deux se superposent mécaniquement. Un même individu peut appartenir à plusieurs communautés émotionnelles, simultanément ou successivement ; il adopte alors son comportement à la communauté au sein de laquelle il se trouve, et trouve dans cette communauté un environnement adapté à l’expression des émotions. Ainsi, en quittant la sphère familiale pour prendre l’habit monastique, un aristocrate n’adopte pas instantanément, définitivement et naturellement les valeurs et les codes affectifs en vigueur au sein du monastère ; un frère mineur parisien du XIIIe siècle est actif simultanément dans la communauté émotionnelle des étudiants et dans celle du couvent franciscain auquel il appartient…
    La méthodologie proposée et expérimentée par Barbara Rosenwein pour identifier et analyser les communautés émotionnelles repose sur l’isolement d’un groupe social cohérent, puis l’auscultation des discours produits par ses membres : leurs écrits, mais aussi ceux qui fondent l’identité du groupe (la vie du saint patron pour une institution ecclésiastique, les écrits du père fondateur pour les ordres monastiques…). C’est sur ces textes que doit être menée une analyse sémantique et lexicale portant sur les lemmes traduisant les émotions, de manière à pointer les valeurs affectives privilégiées ou au contraire rejetées par le groupe. Il revient alors à l’historien d’appréhender les interactions sociales suscitées et provoquées par les émotions qui ont été préalablement identifiées. Par exemple, Barbara Rosenwein éclaire la suspicion qui entoure l’amour maternel dans la société du début du VIIe siècle par la légende noire de la reine Brunehaut que construisent Clotaire II et ses successeurs après l’élimination de la vieille reine et de sa descendance après 613.
    En dépit de critiques liées à la documentation médiévale, comme par exemple l’incapacité des historiens à cerner des communautés émotionnelles féminines à travers des sources ecclésiastiques et masculines, le concept a été largement adopté, au-delà même du cercle des médiévistes et des historiens. Il constitue désormais le socle méthodologique d’un processus plus large visant à définir, au sein de chaque communauté émotionnelle, un « style émotionnel » fondé sur un répertoire affectif et un mode d’expression des émotions qui se construisent en opposition à ceux qui sont en vigueur dans les autres communautés émotionnelles.

    Laurent JÉGOU, 13 mai 2014
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  • Bibliographie

    De l’usage des communautés émotionnelles

    - ROSENWEIN, Barbara H., Emotional Communities in the Early Middle Ages, Ithaca, 2006.
    - ROSENWEIN, Barbara H., « Pouvoir et passion. Communautés émotionnelles en Francie au VIIe siècle », Annales HSS, 6 (2003), p. 1271-1292.
    - BOQUET, Damien, « Le concept de communauté émotionnelle selon B. H. Rosenwein », BUCEMA, Hors-série n° 5. En ligne : http://cem.revues.org/12535.
    - PLAMPER, J., « The History of Emotions : an Interview with William Reddy, Barbara Rosenwein and Peter Stearns », History and Theory, 49 (2010), p. 237-265.

    Laurent JÉGOU, 13 mai 2014
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