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... masculinité(s)

  • De l’usage de(s) masculinité(s) en Histoire médiévale

    Christopher FLETCHER

    Chargé de recherche au Laboratoire de Médiévistique Occidentale de Paris (UMR 8589 – LaMOP)


    Les balbutiements de l’histoire « de la masculinité » ou « des masculinités » médiévales, qui commencent au milieu des années 1990 dans les pays anglo-saxons, ont été marqués par un foisonnement d’approches différentes. Souvent soulignée dans les premiers ouvrages collectifs et livres de synthèse, cette variété d’approche, bien que productive, a engendré de nombreuses difficultés. La confusion méthodologique des premières études les a exposées aux critiques acerbes d’une « deuxième vague » de recherches menée, à partir du début du XXIe siècle, par des jeunes chercheurs qui ont pris la masculinité et les masculinités comme des objets d’étude, à un tel point que l’on a parfois risqué de tuer dans l’œuf ce champ d’études pourtant prometteur. Toutefois, je crois qu’il est maintenant possible de passer outre les critiques pour esquisser une méthodologie adaptée aux études médiévales, ce que je propose de faire (très brièvement) dans cette notice.
    Les premières histoires de la masculinité à l’époque médiévale ont mélangé au moins trois approches différentes, sans que ce soit explicite. En premier lieu, inspirés par certains aperçus tirés de la psychanalyse et de l’ethnographie synthétique, les médiévistes ont insisté sur le fait que le statut d’un être-humain adulte de sexe masculin ne vient pas simplement avec l’âge, mais doit être acquis, et ensuite défendu tout au long de la vie. Cette première approche affirme que les hommes sont rendus « anxieux » (mot que l’on retrouve très souvent dans ces travaux) par la nécessité de défendre leur masculinité. Cette première tendance a été la cible principale des critiques de la « deuxième vague » de l’histoire des masculinités médiévales. On lui reproche notamment d’avoir sous-estimé la multiplicité et la flexibilité des discours et des pratiques liés au fait d’être un homme, qui auraient permis, par exemple, aux hommes d’église d’être virils tout en abandonnant la violence et l’activité sexuelle.
    Dans une seconde tendance historiographique, d’autres médiévistes ont examiné les concepts, les idées et les notions qui « vont sans dire » sur la nature d’un homme, en se concentrant sur la littérature, la théorie médicale et les textes théoriques. Cette approche s’est montrée très fertile, même si elle apparaît moins bien adaptée à des contextes et des groupes sociaux qui, eux-mêmes, ont produit peu ou pas de textes. Il faut trouver des moyens supplémentaires pour étudier les masculinités de la majorité de la population médiévale.
    Enfin (troisième approche), les médiévistes ont mobilisé quelques éléments de la nouvelle sociologie des masculinités incarnée par le sociologue Raewyn W. Connell, d’où ils ont surtout tiré l’idée que la manière d’être un homme peut varier selon le contexte social. Toutefois, ils ont malheureusement négligé l’élément essentiel de la sociologie de Connell : l’attention qu’elle porte aux relations « entre » les conceptions de la masculinité spécifique à des sous-groupes dans une société donnée.
    À mon sens, la théorie des masculinités la mieux adaptée aux besoins des médiévistes est bien celle de Connell. Toutefois, pour que cette théorie soit opératoire pour les sociétés et les cultures du Moyen Âge, il faut l’adapter en introduisant quelques éléments, plutôt négligés par Connell, mais bien présents dans les travaux des médiévistes, notamment l’attention aux valeurs explicites et implicites, à la culture et au langage. Avant d’examiner comment on peut adapter cette théorie à nos besoins de médiévistes, il est utile de s’attarder un peu sur sa raison d’être et son développement pour comprendre ce qu’elle peut nous offrir.
    Dès les années 1980, certains sociologues radicaux dans le monde anglophone (britanniques, américains, australiens, etc.) ont commencé à parler des masculinités aux pluriel. Comme l’explique Connell dans son Masculinities (1995), le but était de se différencier non seulement de certains mouvements antiféministes des années 1970 et 1980, mais aussi de plusieurs approches dominantes sur la différence des sexes dans le monde anglophone, notamment la psychanalyse et la théorie des sex roles. Selon Connell et ses collègues, la psychanalyse autant que les sex roles sont trop homogénéisants et trop binaires. Ils pensent qu’il existe plusieurs manières d’être un homme dans la société contemporaine. Un travailleur d’usine n’a pas la même vision de la masculinité qu’un juge, voire qu’un employé de banque. Toutefois, dans la société contemporaine, il existe une grande variété mais également de nombreux rapports de force. Une masculinité est souvent plus valorisée que d’autres dans certains contextes, même si on peut lui résister, ce que R.W. Connell appelle une « masculinité hégémonique ».
    Cependant, dans cette littérature, « une masculinité » est un objet parfois difficile à cerner. Connell suggère qu’« une » masculinité est une manière de vivre (a way of life) caractéristique d’un homme. Cette approche pose quelques difficultés pour le médiéviste, puisqu’elle met sur le même plan les « manières de vivre » implicitement associées aux hommes et des normes explicites sur les comportements souhaitables pour des êtres-humains adultes de sexe masculin. Un habitus n’est pas la même chose qu’un discours. Cette distinction est peut-être moins critique pour le sociologue, puisqu’il existe toujours des acteurs que l’on peut interroger, pour faire sortir l’implicite au grand jour. Or les historiens médiévistes s’occupent de sociétés qui n’existent plus et qui ne peuvent être observées que par l’étude de reliques textuelles et matérielles. Il est par conséquent essentiel de définir quelques principes de vigilance.
    En effet, « une masculinité » peut recouvrir plusieurs choses, qui s’entrecroisent, mais qu’il ne faut pas confondre. Elle peut être un ensemble de pratiques associées implicitement aux hommes dans un contexte social spécifique, sans que l’on reconnaisse forcement que ces fonctions sont le monopole de personnes masculines. Elle peut également être un discours sur les qualités d’un être humain de sexe masculin : ainsi les hommes sont forts, ou raisonnables. Les discours tout comme les pratiques peuvent être situés socialement, et ainsi nous pouvons parler de « masculinités » spécifiques à certains contextes sociaux.
    Entre des masculinités de pratiques et des masculinités de discours, il existe toute une série de variations possibles. Par exemple, en se concentrant sur la langue, on peut identifier les discours qui ne sont pas souvent, voire jamais, explicités. Ainsi le mot manhood est tout simplement un synonyme de l’honneur et de la réputation en Angleterre à la fin du Moyen Âge. Dans les textes juridiques, il n’est pas rare qu’on insulte un homme en le traitant de « voleur », parfois de « faux voleur » ; cette figure est parfois opposée au true man (un « vrai homme », ce qui signifie à la fois un véritable homme et un homme fiable). On constate que de la grande noblesse au plus petit paroissien, être « un homme » est quelque-part lié au fait d’être de bonne réputation. Toutefois, à ma connaissance, la « théorie » n’est jamais explorée explicitement. Il s’agit de croyances ou de valeurs implicites qu’il faut chercher dans l’utilisation de la langue.
    En somme, on peut considérer « une masculinité » comme un ensemble de pratiques sociales associées au fait d’être un homme, implicitement ou explicitement ; on peut également considérer comme « une masculinité » un ensemble de croyances ou de prises de position théorique quant à la nature d’un homme. Les pratiques autant que les discours peuvent être limitées à certains groupes sociaux ou à certains contextes. Entre les deux, il y a des croyances qui sont implicites dans la langue, et des pratiques sociales qui se justifient par un appel à un ensemble de valeurs théoriques. Ainsi, on peut disposer d’une théorie de masculinités opérante pour le médiéviste, sans se perdre dans une confusion théorique, et sans faire trop de violence à une sociologie des masculinités développée pour les sociétés contemporaines.

    Christopher FLETCHER, 22 octobre 2015
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  • Bibliographie

    De l’usage de(s) masculinité(s)

    - FLETCHER Christopher, Richard II : Manhood, youth and politics, 1377-99, Oxford, Oxford Univ. Press, 2008.
    - KARRAS Ruth Mazo, From Boys to Men : Formations of Masculinity in Late Medieval Europe, Philadephie, Univ. of Pennsylvania Press, 2003.
    - Masculinity in Medieval Europe, Dawn M. Hadley dir., Londres/New York, Longman, 1999.
    - NEAL Derek G., The Masculine Self in Late Medieval England, Chicago, Chicago Univ. Press, 2008.
    - Negotiating Clerical Identities, Priests, Monks and Masculinity in the Middle Ages, Jennifer D. Thibodeaux dir., Basingstoke, Palgrave, 2010.

    Christopher FLETCHER, 22 octobre 2015
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