Ménestrel

Médiévistes sur le net : sources, travaux et références en ligne

Navigation par mot-clé
Accueil > Editions Ménestrel > De l’usage de... > ... dark Ages

... dark Ages

  • De l’usage des "Dark Ages" en histoire médiévale

    Alban GAUTIER

    Maître de conférences à l’Université du Littoral Côte d’Opale, Institut universitaire de France


    Au printemps 2016, la société English Heritage, à qui sont confiées la gestion et la mise en valeur d’une grande partie du patrimoine architectural et archéologique de l’Angleterre, s’est retrouvée au centre d’une controverse : l’organisme devait-il continuer à appeler Dark Ages (et donc à utiliser ces mots dans la signalétique des sites et monuments concernés) la période qui va de la fin de la présence romaine dans l’île vers 410 à la conquête normande de 1066 ? En quelques semaines autour de la mi-avril, la toile britannique tout entière – et singulièrement la twittosphère – s’est emplie d’appels contradictoires opposés ou favorables à la poursuite de cet usage. S’il est vrai que les médiévistes français n’ont pas fait usage avec la même constance de la formule « Âges obscurs », elle est pourtant attestée ici ou là, dans des publications comme dans des contextes de médiation culturelle. La question de l’usage de cette expression se pose donc : je suis d’ailleurs convaincu que l’influence croissante des catégories anglophones ne va pas manquer, dans les années à venir, de la rendre de plus en plus pertinente.
    Parler de Dark Ages revient-il donc à réduire le (haut) Moyen Âge à une image fausse, chaque jour contestée par les spécialistes, d’arriération, de brutalité et d’ignorance ? Doit-on voir dans cette formule une simple concession un rien démagogique à la fascination de nos contemporains pour tout ce qui évoque les « temps barbares », surtout lorsqu’ils sont médiatisés par les romans, les films, les séries télévisées et les jeux vidéo relevant de l’heroic fantasy ? Mais d’un autre côté, le rejet par beaucoup d’historiens professionnels d’une catégorie bien identifiée par le public (du moins outre-Manche et outre-Atlantique) ne risque-t-il pas de compliquer leur mission de passeurs de connaissance ? Refuser d’employer un vocable aussi consacré suffirait-il à redorer, voire à redresser, les représentations d’un Moyen Âge trop souvent caricaturé ? Ne peut-on pas au contraire faire le pari de l’intelligence du public et utiliser cette expression avec finesse et pédagogie ? Cela est, à mon sens, possible ; mais on voit que c’est bien de l’usage des Dark Ages qu’il s’agit de discuter.
    Commençons donc par reconnaître, pour mieux les conjurer, les dangers inhérents à l’usage de cette catégorie. Les connotations véhiculées par l’adjectif dark (sombres, obscurs) ne sont guère positives : à l’heure où une région se rebaptise « Hauts-de-France » afin d’exorciser l’image d’un « Nord » en noir et gris, cela n’est pas sans importance. C’est d’ailleurs de ce Nord obscur que seraient venus les « barbares », destructeurs de l’harmonie lumineuse et méditerranéenne de la pax Romana, et leur irruption signerait le début des Dark Ages. Ceux-ci auraient alors duré jusqu’à la « Renaissance » restauratrice de l’Antiquité, voire jusqu’aux « Lumières » au nom révélateur, où se serait (enfin) clos le « long Moyen Âge » (compris ici non comme le voulait Jacques Le Goff, mais anachroniquement comme le temps de l’Inquisition et des procès de sorcellerie) ; au mieux, les Dark Ages auraient pris fin avec le « temps des cathédrales », celui des châteaux, des gentils seigneurs et des gentes dames, que le grand public n’imagine guère vêtus de peaux de bêtes, dévorant leur bifteck de cheval cru tout juste attendri sous leur selle.
    Pourtant, la formule n’est pas sans vertus, à condition de l’utiliser avec un minimum de rigueur. Notons d’abord qu’elle n’a pas son origine dans l’étude du Moyen Âge occidental, mais dans celui de la Grèce antique. Depuis le début du XXe siècle au moins, on désigne en effet sous ce nom la période d’environ trois cent cinquante ans (v. 1100-v. 750 av. J.-C.) qui sépare la fin de l’époque « mycénienne » du début de la période dite « archaïque ». Cette période a pour caractéristique première d’être extrêmement mal documentée par les sources écrites, ce qui le distingue des deux époques qui l’encadrent : les historiens en sont réduits à s’appuyer sur un ensemble de sources qui inclut des données archéologiques souvent peu spectaculaires (dont l’intérêt scientifique est donc plus difficile à exposer au grand public), de rares textes écrits dans des régions avoisinantes (principalement au Proche-Orient), et des textes grecs plus tardifs qui prétendent rapporter des événements dont l’historicité est très discutable (guerre de Troie, retour des Héraclides, etc.).
    Or des contraintes documentaires assez similaires pèsent sur quiconque souhaite étudier le devenir de l’île de Grande-Bretagne entre le début du Ve et la fin du VIe siècle. Parler d’« Âges obscurs » pour ces deux siècles très mal documentés par les textes est donc, à mon sens, tout à fait justifié : comme dans la Grèce des XIe-VIIIe siècles avant notre ère, l’écrit se fait rare et le médiéviste en est réduit à travailler pratiquement comme ses collègues protohistoriens. Ainsi, un seul texte littéraire écrit en Grande-Bretagne pendant cette période nous est parvenu : le De Excidio Britanniae du moine Gildas, dont les manuscrits sont par ailleurs beaucoup plus tardifs. En outre, aucun document de la pratique sur support périssable n’a survécu, et le corpus épigraphique est assez maigre. Enfin, comme pour la Grèce, les textes plus tardifs qui évoquent la période sont pétris de légendes, la plus connue étant celle du prétendu roi Arthur.
    S’il veut parler de Dark Ages ou d’« Âges obscurs », le médiéviste doit donc faire preuve de rigueur chronologique et historique, en ne faisant usage de l’expression que pour se référer à des constellations documentaires comparables à celle de la période grecque de référence. Ainsi, étendre l’usage de la formule (comme l’ont fait l’historien et producteur de télévision Michael Wood, puis la société English Heritage) jusqu’à la fin du XIe siècle n’a guère de sens. De même, la Gaule de l’Antiquité tardive n’a pas vraiment connu de Dark Age, car l’historien peut retracer sa transformation en Francia altomédiévale à l’aide de documents composés à l’époque et en Gaule même : l’écrit n’a pas cessé d’y être utilisé, et surtout plusieurs de ces textes nous sont parvenus. D’autres régions de l’ancien Empire d’Occident, comme le bassin du Danube ou l’Afrique du Nord, n’ont pas eu cette chance, et il me semble donc qu’on peut y parler de Dark Ages au sens où je l’entends ici.
    Le grand public est prêt à entendre des arguments de cet ordre, il peut saisir la différence entre une période mal documentée et un « âge sombre » de violence et de barbarie. L’un peut de fait coïncider avec l’autre, mais il appartient aux historiens de déterminer et d’expliquer, à partir de la documentation (rare, on l’a compris) dont ils disposent, si les deux sens du mot dark peuvent ou non être superposés. Disons seulement qu’en l’état de nos connaissances, rien ne nous permet réellement d’affirmer que, du point de vue de la vie quotidienne du cultivateur des bords de la Tamise ou de la Medjerda, les Ve et VIe siècles furent significativement plus « sombres » que ceux qui les ont précédés ou suivis.

    Alban GAUTIER, 19 janvier 2017
    Haut de page
  • Bibliographie

    De l’usage des Dark Ages

    - Les Barbares, Bruno Dumézil dir., Paris, Presses universitaires de France, 2016.
    - GAUTIER Alban, « Dark Ages  : les siècles perdus de l’histoire britannique  ? », dans J.-F. Dunyach et A. Mairey (dir.), Les âges de Britannia. Repenser l’histoire des mondes britanniques (Moyen Âge-XXIe siècle), Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2015, p. 17-31.
    - POURSAT Jean-Claude, La Grèce préclassique, des origines à la fin du VIe siècle, Paris, Seuil (Nouvelle histoire de l’Antiquité, 1), 1995.
    - WOOD Michael, In Search of the Dark Ages, Londres, BBC, 1981.
    - WILLIAMS Howard, « Bring back the Dark Ages ! », 2 juin 2016 (ce billet publié sur le blog d’un archéologue britannique résume avec intelligence et humour le débat du printemps 2016 : https://howardwilliamsblog.wordpress.com/2016/06/02/bring-back-the-dark-ages/).

    Alban GAUTIER, 19 janvier 2017
    Haut de page

  • Notes et adresses des liens référencés

rss | Retrouvez Ménestrel sur Twitter | Retrouvez Ménestrel sur Facebook | Plan du site | Derniers articles | Espace privé | Mentions légales | Qui sommes-nous? | ISSN : 2270-8928