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  • De l’usage de la famille dans l’Histoire médiévale

    NOTE : English translation is in progress 

    Didier LETT

    Professeur en Histoire médiévale à l’université Paris 7


    La famille peut être historiquement définie à la fois comme l’ensemble des personnes qui se reconnaissent d’un même sang ou d’un même ancêtre (elle prend alors le sens de parentèle) et comme tout ceux et celles qui vivent sous le même toit, « à pot et à feu commun » ou « à un pain, un vin et un feu », une familia dont les membres sont souvent liés par le sang mais dont les relations reposent d’abord sur le partage de la vie quotidienne et sur grande familiarité.
    L’histoire de la famille a longtemps été considérée comme un domaine mineur, se limitant à celle des « grandes familles » qui avaient produit, conservé et exhumé des archives à des fins de distinction sociale : livres de familles, généalogies, armoiries, etc. Dans la seconde moitié du XIXe siècle, au moment où la sociologie, l’anthropologie et l’histoire se constituent en sciences et s’affrontent pour conquérir et défendre leur territoire, dressant entre elles de trop rigides frontières que nous peinons encore aujourd’hui à abattre, on pensait (à la suite de l’ouvrage de Frédéric Le Play, L’Organisation de la famille selon le vrai modèle signalé par l’histoire de toutes les races et de tous les temps, paru en 1875) que l’Occident était progressivement passé d’une famille large et complexe, regroupant souvent sous le même toit plusieurs générations, à une famille étroite, « moderne », dite nucléaire, centrée sur le couple et les enfants à partir des XVIIe -XVIIIe siècle. Ces positions ont longtemps été défendues. On les retrouve chez les principaux historiens de la famille des années 1960-1970, tels Philippe Ariès ou Edward Shorter. Par conséquent, considérant qu’il n’existait pas vraiment de « famille » (au sens moderne du terme) dans les sociétés dites « archaïques », les anthropologues ont centré leur attention sur les structures de parenté tandis que les sociologues isolaient le noyau conjugal du réseau parental, étudiant aussi (et davantage) la famille. Très fortement influencés par l’anthropologie structuraliste de la parenté, les médiévistes (contrairement aux modernistes qui, grâce au dépouillement des registres paroissiaux, ont travaillé sur les ménages : fécondité, mortalité, nuptialité) ont privilégié l’étude de la parenté au détriment de celle de la famille, en oubliant que cette distinction était arbitraire et le fruit d’un héritage historiographique.
    Les travaux de Peter Laslett (Cambridge Group for the History of Population and Social Structure) d’abord (à partir des années 1960), puis des études de démographie, basées pour le Haut Moyen Âge sur les polyptyques et, pour le Moyen Âge tardif sur des recensements fiscaux (tel le travail exemplaire de David Herlihy et Christiane Klapisch, 1978, sur la catasto florentin de 1427), ont définitivement prouvé que la famille nucléaire était la « structure portante » de l’ensemble des sociétés médiévales et que l’évolution « du large vers l’étroit » était une vue de l’esprit. On peut même assurer qu’on assiste à un recul de la famille nucléaire à la fin du Moyen Âge sous l’effet des remembrements lignagers consécutifs aux « temps des crises ».
    Depuis les années 1980, grâce à l’essor de l’histoire des mentalités, de l’anthropologie historique (Jean-Louis Flandrin) et des travaux de micro-histoire, un intérêt croissant s’est développé pour la vie de toutes les familles dans leur dimension biologique (natalité, fécondité, mortalité), économique (notion d’entreprise familiale) et affective (amour, sexualité). Dans les années 1980-90, dans un contexte historiographique donnant une force nouvelle à l’histoire des femmes et du corps, parmi les relations intrafamiliales, ont été privilégiés les liens mère-enfants (grossesse, accouchement, maternité, puériculture). Puis, sont venus s’ajouter des travaux sur la paternité et sur les relations entre les frères et les sœurs. D’abord étudiée à travers l’institution maritale dans sa fonction de stabilisateur social, l’histoire du couple est aujourd’hui bien d’avantage abordée comme lieux de conflits, de perturbations ou d’échecs (conflictualités conjugales, séparations, divorces, adultère, concubinage, etc.). Longtemps occupés à contrecarrer les thèses de Philippe Ariès (pour qui les parents d’Ancien Régime, au moins jusqu’au XVIIIe siècle, n’avaient pas le souci éducatif pour leurs enfants et, en particulier à cause de l’extrême mortalité infantile, ne pouvaient pas s’attacher à eux), les médiévistes ont surtout travaillé à démontrer l’attachement des parents pour les enfants, délaissant l’enfance maltraitée et violentée. Aujourd’hui, en résonnance avec le présent (intérêt pour le viol, l’inceste, la protection de l’enfance, les femmes battues, etc.) un vif intérêt se développe pour les violences familiales. Dans une optique interactionniste et pragmatique, ce sont aujourd’hui l’ensemble des acteurs familiaux et le lien familial dans toutes ses dimensions qui sont pris en compte par les médiévistes.
    Comme l’on sait que la famille médiévale n’est pas réductible à un froid instrument de reproduction biologique et sociale, elle peut être aujourd’hui étudiée comme une « communauté émotionnelle » (Barbara Rosenwein) spécifique. En effet, les membres d’une même famille adhèrent aux mêmes normes d’expression émotionnelle et valorisent ou dévalorisent les mêmes émotions ou constellations d’émotions. Ils se retrouvent quotidiennement ou rituellement lors des grandes cérémonies du roman familial (naissance, baptême, mariages, décès, funérailles, etc.). Ils défendent le même honneur, les mêmes intérêts et les mêmes valeurs, partagent une vie sentimentale et corporelle, éprouvent les mêmes désirs ou répulsions. Ils s’aiment. Ils se haïssent. L’étude des émotions partagées au sein du ménage, du groupe domestique ou de la parenté doit être attentive aux différences d’âge et au genre car la famille est un lieu privilégié de rencontres entre générations et sexes. La famille est aussi un lieu privilégié d’apprentissage et de reproduction des émotions.
    Dans l’historiographie, l’emploi fréquent de la locution « famille et parenté » atteste de la proximité de ces deux domaines d’étude. Il suffit de travailler sur les termes de référence et d’adresse, l’alliance matrimoniale, les interdits de parenté, la succession et l’héritage, la dot, la transmission des biens matériels et symboliques pour s’en convaincre. Cependant, il est aujourd’hui tout à fait légitime d’utiliser le terme de famille pour désigner une réalité médiévale. Le médiéviste spécialiste de la famille est donc celui qui tente de décrire les relations qui unissent mari et femme, parents et enfants, frères et sœurs et les autres membres d’une communauté qui partagent ou ont partagé une même résidence et un même quotidien et de mesurer les sentiments et les émotions spécifiques qui y circulent.

    Didier LETT, 16 mars 2017
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  • Bibliographie

    NOTE : English translation is in progress 

    De l’usage de la famille

    - ARIÈS Philippe, L’enfant et la vie familiale sous l’Ancien Régime, Paris, Plon, 1960.
    - FLANDRIN Jean-Louis, Familles. Parenté, maison, sexualité dans l’ancienne société, Paris, Hachette, 1976 (rééd. Seuil, 1984).
    - HERLIHY David et KLAPISCH-ZUBER Christiane, Les Toscans et leurs familles. Une étude du catasto florentin de 1427, Paris, 1978.
    - LETT Didier, Famille et parenté dans l’Occident médiéval (Ve-XVe siècles), Paris, Hachette (Carré Histoire), 2000.
    - SHORTER Edward, Naissance de la famille moderne, XVIIIe-XXe siècles, Paris, Seuil, 1977 (édition originale, 1975).

    Didier LETT, 16 mars 2017
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