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... histoire des Juifs

  • De l’usage de l’histoire des Juifs en Histoire médiévale

    Pierre SAVY

    Directeur des études pour le Moyen Âge à l’École française de Rome


    Pourquoi ce titre empreint de gaucherie ? « De l’usage des Juifs » eût surpris et justement déplu (ne jamais traiter l’humanité simplement comme un moyen, disait Kant). « De l’usage du judaïsme » nous eût entraîné sur les pentes de l’histoire d’un ensemble de doctrines et de pratiques – « le judaïsme » – dont le caractère unifié paraîtra douteux aux historiens des sociétés médiévales, qui, de plus, ne s’occupent pas directement d’un tel ensemble. Il doit donc bien s’agir de réfléchir à ce que l’histoire du Moyen Âge a fait de l’histoire des Juifs. Au passage, expliquons pourquoi l’histoire des « Juifs » plutôt que celle des « juifs » : parce que l’on traite d’un peuple (avec majuscule, donc) plutôt que d’une religion, d’une « confession », et parce que le fait juif est une religion, sans doute, mais qu’il n’est certainement pas seulement cela.
    Sur ce rapport de l’histoire d’une période à celle d’un peuple, on doit commencer par le constat assez convenu d’une interminable sortie des Juifs (comme objet historique) de leur ghetto (disciplinaire). Certes, voilà bientôt deux cents ans que des savants ont entrepris de développer la connaissance savante que l’on a du peuple juif, toutes disciplines confondues et hors de la puissante et presque immémoriale tradition de savoir « religieux » interne au monde juif (nous pensons à l’étude, celle du Talmud en premier lieu). C’était et c’est encore le projet de la Wissenschaft des Judentums, que l’on s’accorde généralement à faire remonter à 1819 et dont certaines parmi les réalisations majeures concernaient l’histoire du Moyen Âge (voir les grandes années de la Revue des études juives). Mais le travail d’inscription de l’histoire du peuple juif dans l’histoire générale (et dans sa partie médiévale) est une autre affaire. Quoique de grands progrès aient été accomplis et que le nombre des médiévistes de valeur intéressés par l’histoire des Juifs se soit agrandi, cette inscription paraît inachevée : bien des travaux d’histoire médiévale traitent trop peu de l’histoire des Juifs et, surtout, le dialogue paraît encore limité entre les spécialistes en études juives, parfois très enracinés dans des disciplines d’érudition mais assez peu « historiens », et les historiens médiévistes, parfois peu au fait de l’histoire des Juifs ou ignorants de l’existence de livres importants appartenant à ce domaine.
    Ce dialogue est rendu difficile aussi par la discordance des périodes : l’étendue et les flexions du Moyen Âge ne sont pas toutes significatives pour l’histoire des Juifs. Pour celle-ci, il paraît plus convaincant de partir de l’exil et de la dispersion, aux premiers siècles de l’ère commune, pour aller jusqu’au XVIIIe siècle. Plus en détail, on observe en Europe occidentale une sorte d’éclipse des communautés juives vers le VIIe siècle et leur « réapparition » dans la documentation à partir du Xe, puis leur quasi disparition à la fin du Moyen Âge. Et cette fois-ci il ne s’agit pas d’une disparition dans la documentation, mais bel et bien de la fin de la présence juive, ou presque : en effet, à partir de 1520, celle-ci paraît résiduelle en Europe occidentale, excepté en Italie, où l’on entreprend d’édifier des ghettos. Du Moyen Âge date également une évolution essentielle : l’apparition, à côté de la tradition talmudique, de courants nouveaux, philosophique et cabbalistisque. Ainsi le moment médiéval est-il, pour les Juifs – et pas pour les chrétiens –, un moment d’incertitude (Maïmonide ne rédige-t-il pas le Guide des égarés ?) et de prise de distance par rapport à la culture religieuse traditionnelle.
    Voilà qui dessine un paysage disciplinaire complexe : d’un côté, des « études juives » (Jewish studies) continuatrices de la Wissenschaft des Judentums (la Jewish Encyclopedia, pensée en allemand dans les années 1890 et publiée en anglais en 1901-1906, ayant servi de pivot) mais qui, comme réalité académique consistante, sont en fait un phénomène assez récent (postérieur à la Deuxième guerre mondiale) et surtout nord-américain et israélien. Ces études mettent en œuvre des compétences spécifiques (histoire mais encore sciences religieuses, archéologie, linguistique, anthropologie, etc.) et elles mettent en scène un peuple qui existe depuis plusieurs millénaires (« exister » ne voulant évidemment pas dire « demeurer le même » ni même être doté d’un élément essentiel) et dont on risque alors de juger un peu vite qu’il « traverse » le Moyen Âge. D’un autre côté, une inscription de l’histoire des Juifs dans l’histoire générale qui s’impose, mais trouve parfois ses limites dans les compétences disponibles et les obstacles techniques. Un seul exemple : l’usage des responsa rabbiniques (she’elot u-teshuvot, « questions et réponses »). Source fondamentale pour tous les aspects ou presque de l’histoire des communautés juives médiévales, il requiert de solides connaissances linguistiques et halakhiques (soit en matière de pratique et de droit juifs) que, parmi les historiens s’occupant des Juifs médiévaux, tous n’ont pas. La médiévistique européenne manque de forces pour étudier de tels objets, et n’a guère de perspectives professionnelles à offrir à qui aurait ces forces – comme à tous ceux qui se spécialiseraient dans ce que l’on qualifie encore bien souvent de « niche », auxquels on préfère souvent, dans les recrutements, des historiens « généralistes ». Situation qui découle de blocages et de carences académiques. Un état des lieux institutionnel serait intéressant, mais nous emmènerait loin.
    S’agissant des tendances majeures de l’historiographie juive, on peut s’accorder à reconnaître qu’elle s’est peu à peu écartée de ce que, dans un fameux article de 1928, Salo Baron avait appelé la « conception lacrymale » (lachrymose conception) de l’histoire du peuple juif, qui avait deux principaux torts : méconnaître les interactions heureuses avec la société majoritaire et préférer, à l’interprétation, l’énumération des persécutions, remplissant une fonction mémorielle plutôt que cognitive. D’une certaine manière, les efforts récents de restituer une capacité d’action des Juifs, de placer « les Juifs dans l’histoire » (pour citer le titre d’un volume assez récent) et d’insister sur leur rôle dans la gestion des affaires économiques ou encore sur leur capacité de négociation dans la définition des modalités de leur présence sont autant de développements de l’intuition de Baron. Comme souvent en histoire, on a pu tordre le bâton dans l’autre sens : certains travaux font oublier que les Juifs médiévaux étaient placés en situation d’infériorité, toujours discriminés, souvent persécutés, en Occident sans doute plus qu’en terre d’Islam (voir la bonne mise au point de Mark Cohen).
    Du côté des historiens médiévistes, à quoi sert l’histoire des Juifs ? La question est légitime. D’autant que, à part des exceptions, le nombre des Juifs dans les sociétés médiévales est infime. Sans doute leur poids économique compte-t-il parfois assez, tout comme leur place dans la pensée chrétienne (témoins, peuple dont Jésus est issu, etc.) – car les Juifs constituent au fond, avec quelques exceptions, la seule altérité religieuse durablement présente et tolérée en Occident, et leurs liens avec le christianisme sont anciens et sans doute plus complexes qu’on ne l’a longtemps cru (voir les livres importants et contestables de Daniel Boyarin et Israel Jacob Yuval). Les Juifs ne sont pas aux marges de l’histoire, mais pas non plus dans une position centrale et expliquant tout : « on fait fausse route aussi bien en [excluant l’histoire des Juifs] du cours de la "grande histoire" qu’en lui attribuant cette position centrale qu’elle n’occupe pas » (Maurice Kriegel, p. 885).
    De nombreux domaines de l’histoire médiévale considérant les Juifs semblent prometteurs. Dans l’histoire de la société, l’étude de la famille et des pratiques patrimoniales doit être menée. Dans le domaine de l’économie, l’étude des interactions et du rôle des Juifs dans le crédit et le développement doit être poursuivie, sans oublier les aspects théoriques et la pensée économique (on pense aux travaux de Giacomo Todeschini). En histoire politique, la conception mécanique d’un antijudaïsme expliquant tout et illustrant l’idée holiste d’une « société de persécution » a été nuancée et l’on doit continuer d’étudier la manière dont les interactions des Juifs avec la société majoritaire définissent continuellement l’histoire de leur présence. Si peu qu’ils fussent, ils paraissent un bon révélateur, que les médiévistes devraient garder à l’esprit quand ils abordent un thème nouveau pour voir si d’aventure il ne constituerait pas une clef de lecture pertinente, un bon moyen d’entrer dans un sujet. Les « politiques juives » des États italiens du Moyen Âge tardif dévoilent ainsi certaines des arcanes du pouvoir princier, tandis que l’histoire des expulsions par les Capétiens prend une signification d’abord politique. Pour faire des progrès significatifs, l’histoire des Juifs médiévaux doit également passer par d’ambitieux projets collectifs, mettant en œuvre les technologies numériques, notamment afin de constituer, dans la lignée des travaux anciens du type de la « Gallia Judaica », une cartographie évolutive fine de la présence juive dans toute l’Europe occidentale, du moins dans les espaces français, ibérique, italien et germanique, en fédérant les travaux très dissemblables déjà accomplis pour certaines contrées. De tels projets nécessitent du temps et des moyens.

    Pierre SAVY, 25 septembre 2017
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  • Bibliographie

    De l’usage de l’histoire des Juifs

    - BLUMENKRANZ Bernhard, Juifs et chrétiens dans le monde occidental. 430-1096, Paris et La Haye, 1960, rééd. Paris, Louvain et Dudley, 2006.
    - BOYARIN Daniel, La partition du judaïsme et du christianisme [éd. or. 2004], Paris, 2011.
    - COHEN Mark, Sous le Croissant et sous la Croix. Les Juifs au Moyen Âge [éd. or. 1994], Paris, 2008.
    - Les Juifs dans l’histoire. De la naissance du judaïsme au monde contemporain, Antoine GERMA, Benjamin LELLOUCH et Évelyne PATLAGEAN dir., Seyssel, 2011.
    - Jewish (The) Encyclopedia, New York, 1901-1906, 12 vol.
    - KRIEGEL Maurice, « L’esprit tue aussi. Juifs "textuels" et Juifs "réels" dans l’histoire », Annales. Histoire, sciences sociales, 69-4 (2014), p. 875-899.
    - SIBON Juliette, Chasser les juifs pour régner. Les expulsions par les rois de France au Moyen Âge, Paris, 2016.
    - YUVAL Israel Jacob, « Deux peuples en ton sein ». Juifs et chrétiens au Moyen Âge[éd. or. 2000], Paris, 2012.

    Pierre SAVY, 26 septembre 2017 | 25 septembre 2017
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