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  • De l’usage de l’imprimerie en Histoire médiévale

    Catherine KIKUCHI

    Docteur en histoire médiévale et enseignante


    L’imprimerie européenne naît avec la réalisation de la Bible à 42 lignes à Mayence par Gutenberg tout en s’inscrivant dans une histoire mondiale des techniques (Wolfgang von Stromer). L’imprimerie se développe ensuite dans toute l’Europe. Le sac de Mayence par les troupes de l’archevêque de Nassau en 1462 a entraîné la dissolution de l’atelier de Gutenberg, la libération des ouvriers du secret professionnel et leur dispersion en Allemagne et en Europe. La première presse hors des pays germaniques est créée en 1465 en Italie, à Subiaco près de Rome. De nombreux imprimeurs circulent alors en Europe. Il faut cependant se défaire de l’image romantique de l’imprimeur-itinérant qui ne reflète pas la réalité de ces individus mobiles certes, mais dont le but reste souvent de s’installer durablement dans une ville au marché porteur (Philippe Nieto). Les deux plus grandes productrices de l’imprimerie incunable, donc avant 1500, sont Venise et Paris et structurent largement les mouvements des imprimeurs et la circulation des livres.
    L’étude des premiers temps de l’imprimerie a passionné les bibliophiles et les érudits du XIXe siècle et du début du XXe siècle. Mais le début de la nouvelle histoire du livre a été marqué par L’Apparition du livre de Lucien Febvre et Henri-Jean Martin. Il s’agissait pour les deux auteurs de lancer une « histoire globale du livre » qui tiennent compte de tous les aspects de la production et de la diffusion de l’imprimé : la production matérielle, les acteurs du commerce, les auteurs publiés, et les implications sur la culture européenne de ce nouveau mode de diffusion de la pensée. Ceci étant, peu d’études prennent en compte la totalité de ces aspects.
    L’un des courants les plus dynamiques ces dernières décennies porte sur l’impact culturel de l’imprimerie, surtout à l’époque moderne (Roger Chartier, Robert Darnton). Cette histoire culturelle est aussi une histoire sociale de l’écrit, de ses pratiques et de sa réception. De nombreux acteurs participent à ces phénomènes : auteurs, correcteurs, compositeurs, éditeurs, lecteurs… Avec l’imprimerie, on assiste à une véritable création d’atelier de l’œuvre dans sa production artisanale typographique, mais également dans le travail éditorial proposé au public (Anne Réach-Ngô). L’imprimerie a profondément modifié la figure de l’auteur et de l’œuvre, mais elle a également créé des « communautés de lecteurs » (Roger Chartier), avec des processus d’appropriation des textes multiples. Les sources pour ces travaux ne sont pas seulement le livre imprimé en lui-même, mais également les traces d’appropriation, d’utilisation, ainsi que tous les discours produits sur lui et sur sa fabrication. Ces travaux concernent surtout la période moderne, mais la même leçon peut être retenue pour l’époque médiévale : un texte n’a pas une forme et un sens unique. Il est au contraire adapté et décliné en fonction des usages et des pratiques dans lesquels il s’insère.
    Le taux de conservation des imprimés varie fortement en fonction du lieu de production et du type de production. Il est néanmoins possible de faire des études codicologiques précises sur les exemplaires conservés, qui prennent en compte la reliure, l’assemblage des cahiers, la mise en page, et les caractères utilisés. Les gravures imprimées dans les ouvrages peuvent également donner lieu à des études techniques et d’histoire de l’art. L’imprimerie à ses débuts reprend largement la présentation des manuscrits avec lesquels elle est en concurrence. La mise en page reprend le modèle des gloses, la rubrication ou encore la disposition du texte en colonne. Les choix typographiques visent à reproduire autant que possible l’écriture manuscrite. Ce n’est que progressivement que l’on assiste à ce que Henri-Jean Martin a appelé « la naissance du livre moderne » qui s’autonomise du modèle manuscrit. Avec l’augmentation des tirages à la fin du XVe et au XVIe siècle – entre 250 et 1000 exemplaires en moyenne pour une édition incunable, plusieurs milliers au XVIe (Ezio Ornato) –, les publics changent : les petits formats prennent le dessus, le type de publication évolue, et les imprimeurs insistent sur la nouveauté des éditions qu’ils proposent. L’imprimé généralise – même s’il les invente très rarement – des procédés éditoriaux, des paratextes et des outils pour le lecteur : tables des matières, index, page de titre etc.
    L’étude de l’imprimerie européenne incunable, c’est-à-dire avant 1500, est grandement facilitée par un travail de catalogage qui est mené depuis plusieurs décennies. Couvrant toute l’Europe, on a le Gesamtkatalog der Wiegendrucke (GW) : commencé en 1925, il s’agit d’un catalogue de tous les incunables assorti d’un très nombre d’informations, notamment de bibliographie matérielle. Il est malheureusement incomplet et s’arrête actuellement à la lettre H ; il rend néanmoins de très grand services. Une initiative complémentaire a été menée à partir de 1980 à la British Library, l’Incunabula Short Title Catalogue (ISTC). L’ISTC ne donne pas d’informations matérielles, ou très peu. Il s’agit d’un outil de repérage non descriptif, mais c’est aussi la base de données la plus complète : les responsables estiment aujourd’hui recenser plus de 90% des éditions incunables. En France, le projet du catalogue régional des incunables des bibliothèques publiques de France a été repris en 2005 ; lesCatalogues régionaux des incunables informatisés (CRII) projettent une rétroconversion des catalogues régionaux français, qui doit être achevée prochainement. Au-delà des catalogues nationaux, l’Universal Short-Title Catalogue http://www.ustc.ac.uk/ (USTC) permet d’avoir sur une même plateforme une couverture large des éditions européennes au XVIe siècle, mais qui est encore loin d’être complet. Ces bases de données sont particulièrement utiles pour réaliser un traitement quantitatif utile pour mieux comprendre le développement de l’imprimerie européenne (Carla Bozzolo, Dominique Coq, Xavier Hermand, Denis Muzerelle, Ezio Ornato, Chiara Ruzzier).
    Enfin, un dernier aspect particulièrement important des travaux sur l’imprimerie à ses débuts porte sur l’environnement économique et social qui s’est constitué à la suite de l’introduction et du développement de la nouvelle industrie en Europe. Cet angle d’attaque, en germe dans les travaux de Lucien Febvre et Henri-Jean Martin, a permis l’étude approfondie des imprimeurs et libraires parisiens (Annie Parent-Charon) ainsi que des grands imprimeurs vénitiens remis dans leur contexte économique, social et culturel (Martin Lowry). Des inégalités profondes existent entre les libraires de dimension européenne et les typographes dominés dans les systèmes productifs des villes d’imprimerie. L’imprimerie a également donné naissance à des circuits économiques qui se nourrissent des circuits généralistes préexistants, mais innovent également dans la mise en relation des centre typographiques et libraires. L’étude de la mise en relation des régions européennes par les circuits économiques du livre peut s’appuyer sur des sources nombreuses : contrats, procuration, catalogues, comptes de libraires… À travers l’étude du fonctionnement économique et social du monde du livre, au-delà des grandes figures tutélaires des débuts de l’imprimerie et de l’humanisme, on vise à comprendre la portée de cette invention et son impact dans la société européenne de la fin du Moyen Âge.

    Catherine KIKUCHI, 28 septembre 2017
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  • Bibliographie

    De l’usage de l’imprimerie

    - BARBIER Frédéric, L’Europe de Gutenberg, Paris, Belin, 2006.
    - FEBVRE Lucien et MARTIN Henri-Jean, L’Apparition du livre, Paris, Albin Michel, 1958.
    - LOWRY Martin, Le Monde d’Alde Manuce, Paris, Promodis/Éditions du Cercle de la librairie, 1989.
    - ORNATO Ezio et alii, La Face cachée du livre médiéval. L’histoire du livre vue par Ezio Ornato, ses amis, ses collègues, Rome, Viella, 1997.
    - CHARTIER Roger, L’Ordre des livres : lecteurs, auteurs, bibliothèques en Europe entre XIVe et XVIIIe siècle, Aix-en-Provence, Alinéa, 1992.

    Catherine KIKUCHI, 28 septembre 2017
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