Même si nous partageons les critiques d’Alain Guerreau [1], il nous semble commode d’utiliser l’appellation d’histoire religieuse pour regrouper un certain nombre d’informations, qui, bien sûr, ne trouvent toute leur pertinence que mises en contexte et reliées à d’autres pans de l’histoire médiévale, dans l’optique d’une histoire totale.
Cet aspect de l’histoire médiévale a connu depuis un siècle environ de profonds remaniements : une laïcisation nette des historiens spécialisés dans ce domaine et une ouverture de ses champs de recherche [2]. La loi de 1905 a entraîné une coupure entre les facultés de théologie et les universités d’État [3] qui intègrent l’histoire religieuse dans l’histoire sociale. De plus, il est convenu qu’un historien n’a pas à faire connaître ses convictions religieuses, qui pourraient entraver la scientificité de son travail.
Longtemps confinée à l’histoire institutionnelle de l’Église [4], l’histoire religieuse s’intéresse depuis plusieurs décennies aux croyances et pratiques religieuses du plus grand nombre, ce qui l’amène sur des territoires communs avec la démographie historique, l’histoire des représentations collectives et l’anthropologie. Pourtant cette ouverture foisonnante ne résout pas le problème des marges : la magie est parfois prise en charge par l’histoire des sciences, parfois par l’histoire religieuse.
Ce remaniement profond de l’histoire religieuse entraîne des révisions conceptuelles et l’émergence d’un certain relativisme : on ne parle plus de la religion médiévale mais des religions médiévales et on explore leurs expressions régionales spécifiques [5]. Finalement cette recherche tend à devenir une histoire du « croire » et du « faire croire » [6]] articulant les dimensions individuelles et collectives dans l’optique d’une histoire totale.
Dans ce nouveau cadre heuristique, le clergé est étudié comme instrument de propagation de normes religieuses, la prosopographie de ce groupe permet de mieux situer sa place dans la société et ses capacités d’action et de prise de parole. L’historiographie récente intègre des recherches sur les relations entre le religieux et le politique fondées sur le concept (encore assez flou) de « sacralité ». De nouvelles études s’intéressent au droit canonique, aux images, aux objets cultuels et à la musique en lien avec la liturgie [7]]. Enfin, l’histoire de la théologie, même si elle ne peut faire l’impasse sur de grandes figures, s’attache à des penseurs moins connus, tente de suivre la genèse de leur pensée, les canaux de diffusion de leurs œuvres et leur réception. L’étude de la prédication emprunte, quant à elle, des outils conceptuels aux sciences de la communication [8]].
Les historiens de la religion ou des religions médiévales ne parlent certes pas d’une seule et même voix : différentes écoles et des approches diverses se complètent et assument au prix de fructueux débats des formes de recherche différenciées.
[1] Alain Guerreau, L’avenir d’un passé incertain. Quelle histoire du Moyen Age au XXIe siècle ?, Paris, Seuil, 2001, chapitre « Dérives et impasses », La survie indéfinie des « histoires spéciales », p. 133-136. sur les « histoires spéciales ».
[2] Cette brève introduction doit beaucoup aux réflexions du colloque international Histoires religieuses croisées : un bilan franco-allemand sur l’époque moderne (XVIe-XVIIIe siècle), Göttingen, 27-30 septembre 2006, présenté par C. Duhamelle, dans le Bulletin d’information de la Mission Historique Française en Allemagne, n° 43, 2007, p. 18-26.
[3] Sauf à Strasbourg pour des raisons historiques.
[4] A. Fliche et V. Martin, dir., Histoire de l’Église des origines jusqu’à nos jours, Paris, 1939-1956.
[5] Les hérésies sont incluses dans une approche globale des religions : voir Jacques Berlioz, Le Pays cathare. Les religions médiévales et leurs expressions méridionales, Paris, Seuil, 2000 (Points Histoire).
[6] [VAUCHEZ, André (s. d.), Faire croire. Modalités de la diffusion et de la réception des messages religieux du XIIIe au XVe s., Ecole française de Rome, 1981.
[7] [BERIOU, Nicole et MORENZONI, Franco (dir.), Prédication et liturgie au Moyen Âge, Turnhout, Brepols (Bibliothèque d’Histoire culturelle du Moyen Âge, 5), 2008.
[8] [BERIOU, Nicole, L’avènement des maîtres de la parole. La prédication à Paris au XIIIe siècle, Turnhout, Brepols (coll. des Etudes augustiniennes : Moyen Âge et Temps modernes), 1999
[9] Alain Guerreau, L’avenir d’un passé incertain. Quelle histoire du Moyen Age au XXIe siècle ?, Paris, Seuil, 2001, chapitre « Dérives et impasses », La survie indéfinie des « histoires spéciales », p. 133-136. sur les « histoires spéciales ».